#urgences 25
par KGM

Peur

A peur ou a pas peur ?

Le 21 mai 2020, comme un fond d’inquiétude.
J’ai peur et je n’y vois rien. Je ne sais pas faire autrement que naviguer à vue. Or le virus est invisible, et il est dangereux. Je m’en aperçois un peu tard. L’embarquement est loin derrière, le décollage a eu lieu, nous avons essuyé des turbulences, c’est plus calme à présent, mais je ne vois ni où nous sommes, ni où l’on va. C’est plus calme, et trêve d’action signifie plus de temps pour les sensations. Alors, peut-être bien petite peur, pour nos patients, pour nous-même et pour ceux que nous aimons.

Souvenir d’une trouille aiguë.
J’avais peur et je n’y voyais rien. C’était mon premier transfert SMUR par avion. C’était en mai 1986 dans la nuit dense et profonde du ciel de Corse. Il n’y avait ni lune, ni étoile à cause des nuages qui nous dominaient et qui nous faisaient trembler lorsque nous les traversions avec le fragile Beechcraft du SAMU 2B. Le pilote avait 22 ans. Quand il m’a dit que nous volions trop bas et qu’il craignait de percuter un sommet, j’ai d’abord cru qu’il plaisantait. J’ai commencé à douter quand il a précisé, l’air inquiet, qu’il fallait qu’il grimpe à 6 600 pieds (2 000 m) pour nous mettre en sécurité. Et j’ai compris que c’était vrai, quand l’appareil s’est mis à décrire de grands cercles, pour entamer son ascension, un peu penché, à clin d’ailes.
Il n’a pas eu le temps de me raconter que dans les montagnes de l’île, l’altitude variait de 1 163 m (col de Vizzavona) à 2 706 m (Monte Cinto). Mais il m’a fait comprendre qu’il naviguait à vue et qu’il ne voyait rien. Qu’il ne savait pas précisément où il était, juste à peu près, mais qu’il savait que dans ce coin de ciel, il y avait des pics enneigés. J’ai vu qu’il les connaissait et qu’il aimait les voir, si blancs, si hauts, bien dessinés. Il aimait, par beau temps en plein jour, s’incliner pour les contourner, passer entre eux, tout près, à fleur d’ailes.
Les semaines suivantes, je les ai vus. Ces monts, ces plateaux, ces rochers, je les ai survolés en avion et en hélicoptère, le jour, toujours le jour. Plus jamais la nuit. Mais c’est l’image sans éclat, la vue de cet invisible voyage dans le noir, qui me revient. J’avais la pétoche parce que je captais 5 sur 5 ce que le pilote disait sans faire de phrases et sans gâcher de mots. Il se méfiait de ces montagnes, il appréhendait la nuit, il craignait l’obscurité. Il m’a transmis la peur qu’il avait d’elles.
Du patient embarqué dans cette aventure, je ne me souviens pas, si ce n’est que son pronostic vital était engagé avant le chargement dans la cabine. Le pilote avait posé la question, le vol en dépendait. Il fallait que le destin du malade soit pendu à la réalisation de ce périple nocturne pour que ce dernier se réalise. Le décollage scellait la boucle de l’interdépendance entre l’être soigné, le vol et nous. Tous unis pour le sauver, quitte à périr. C’est beau mais, malgré ça, j’avais peur et je n’y voyais rien. Il était trop tard lorsque j’ai pigé que notre attachement au patient était déraisonnable et qu’il y avait dans l’air un peu d’aimer à perdre la raison. Oui, n’ayons pas peur de ce mot, il y avait de l’amour dans cet avion ou un truc qui y ressemble, puisqu’à l’image de Cupidon, l’amour est aveugle et pourvu d’une paire d’ailes.

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