#urgences 18
par KGM

CoVid ou pas CoVid ?

« CoVid » ou « pas CoVid », le 30 avril 2020

A l’entrée des urgences, dans tous les hôpitaux, dans toute la France, c’est le même tableau. En l’honneur de cette question, ils ont tracé des lignes et poser des plots. Ils ont tendu des toiles pour fabriquer des panneaux et les ont assemblés pour faire des enclos. Ils ont érigé des algécos. Ils ont dressé des chapiteaux.

Pourquoi ce cirque ? Pour opérer un tri dès l’arrivée : « CoVid » ici, « pas CoVid » là-bas ! Les services d’urgences ont (presque) tous deux zones étanches. C’est nécessaire, évidemment, et ça fait 3 ou 4 mois que ça dure, alors on pourrait commencer à trouver ça normal.
Le tri s’opère aussi en amont par le SAMU. Une fois que c’est régulé, on se moque que le taxi soit rouge ou blanc, que le guidon soit tenu par un ambulancier ou un soldat du feu. On oublie si la course est motivée par un bout de pizza en travers de la glotte ou une entorse de cheville. On mentionne l’âge et le genre, par habitude, sans y prêter attention.

Non, sérieux, pour résumer le voyage, ce qu’il faut dire, ce que l’autre veut entendre, c’est s’il s’agit d’une livraison « CoVid » assurée par des Schtroumpfs en combinaison bleue avec un bonnet blanc ou bien d’un transport « pas Covid » effectué par des soignants en tenue ordinaire, avec un simple masque. Le tri se poursuit après, dans le labyrinthe de l’hôpital. On déclasse, « non, non, il est négatif au prélèvement » et on reclasse, « oups, si, si, finalement il est positif au scanner ». On fait tout pour mettre les CoVid côté « CoVid » et les autres de l’autre côté.

Mais quand on classe, déclasse et reclasse, que ce soit à la télé ou au téléphone, dans la tente en plastique plantée sur le parking de la clinique ou dans la chambre du patient, l’intention est bonne mais la précision médiocre. La PCR pour rechercher l’ARN viral dans le nez, on peut avoir jusqu’à 40% de faux négatifs, c’est pifométrique. Les sérodiagnostics sanguins en quête d’anticorps, on les attend, ça va venir, ceux qu’on a pour l’instant sont inopérants. Même ça, c’est bof.

Au fait, dans le vestibule de l’hôpital, derrière les bâches en toile cirée, que fait-on exactement ? « CoVid ou pas CoVid ? » Comment trie-t-on le patient quand il arrive sous le chapiteau ? C’est l’infirmière filtreuse qui fait le boulot, en 2 minutes et 10 questions, en s’aidant d’un protocole mis à jour, de jour en jour. Toux, fièvre, essoufflement : ça, c’est le tripode qui n’a pas beaucoup bougé. Tout le reste s’est baladé. Au début, elle parlait de Chine et de voyages en Italie. Ensuite des circuits gastro-intestinaux, des séjours aux toilettes. Enfin des circuits ORL, sans saveur ni odeur. Et toujours des contacts, elle pose la question sur les contacts : « Avez-vous eu des contacts avec un malade ? » On en apprend tous les jours sur ce virus, on avance, on avance, avec toujours un métro de retard. On triait mal hier, aujourd’hui on fait ça bien, en attendant demain.

Robert Partuzot, 82 ans, essoufflement et toux.
Robert est à peine essoufflé quand il part de chez lui, ce matin-là. Il parcourt 800 mètres, d’un bon pas, pour se rendre au cabinet de groupe Bernard Pellegrin. Une fois arrivé, Robert est scotché par l’affiche collée sur la porte vitrée. Les médecins ne reçoivent pas jusqu’à nouvel ordre. Ils ne font que des vidéo-consultations. Contrarié, Robert soupire. Que faire ? Rentrer à la maison ? Il hésite… Allez, la pharmacie est droit devant à 400 mètres, c’est parti ! Il y arrive, mais c’est un effort. Et ce n’est pas fini, il doit faire la queue, et ça le gonfle… Ça fait enfler ses chevilles et ça le fait souffler. Depuis deux semaines, il ne prend plus son traitement pour la tension et pour le cœur. A jeté les boîtes vides. Est essoufflé quand il explique à la pharmacienne qu’il prend des médicaments roses, des blancs, et des verts mais a oublié les noms auxquelles les couleurs correspondent. Il tousse en épelant « Partuzot » et demande à s’asseoir.
Robert dit oui quand l’apothicaire lui offre un verre d’eau, pour avaler ses comprimés qu’il a enfin. Oui, en retroussant sa manche. Oui, quand elle lui montre le tensiomètre. Oui, en délassant ses lacets, quand elle lui annonce que sa pression est à 21 et qu’elle doit appeler le 18 pour que les secouristes lui viennent en aide.
Robert respire vite, son pouls est à 100 quand les pompiers l’assoient sur leur brancard. Ils lui posent les questions ringardes, âge, traitements, antécédents. Puis vient le thème tendance, le refrain branché : « CoVid ou pas CoVid », telle est la question. Non. Non. Non. Robert ne répond oui qu’à chaque fois qu’ils lui demandent « Vous êtes sûr ? », après qu’il a dit non. Ni fièvre, ni toux, ni contact. Donc « Pas CoVid ».
Après bilan SAMU, Robert, classé « pas CoVid », est adressé à son hôpital de secteur, à 300 mètres de sa maison. Parfait, cet hôpital est 100% « pas CoVid », ça tombe bien. Mais non ! Le filtre à l’entrée dit non. Parce que Robert souffle. C’est non. Le SAMU galère pour trouver un autre hôpital à 15 km, qui le reçoit en secteur « CoVid » puisqu’il a été récusé en « pas CoVid ». Quand Robert arrive, son traitement a fait effet, il a pissé deux fois, il est guéri. Il a toujours ses œdèmes aux chevilles, mais il n’est plus essoufflé. Le médecin le garde trois heures, le temps de l’ausculter une seconde fois et le renvoie à la maison. Désormais, aux questions « Avez-vous eu un contact avec un CoVid ? » et « En êtes-vous sûr ? » Robert répondra deux fois oui.

Roger Rioux, 53 ans, douleur thoracique et essoufflement.
Constriction sternale, lourdeur dans le bras gauche, pâleur et grimace, hier à 11 h 20. Auscultation normale. Je ne le trouve pas gêné pour respirer quand j’arrive à 12 h 10, bien qu’il soit à plat, sur le dos, jambes relevées, avec une tension à 9. Infarctus postéro-inférieur sur l’ECG de 12 h 14. Perfusion, injection de soupe anti-caillot avec thrombolyse (le Destop pour les artères) à 12 h 20. Magique, disparition de la douleur et normalisation de son ECG à 12 h 35. Effacé, l’infarctus. Tension 12/7.
En route vers le service de cardiologie, discussion dans la boîte rouge des pompiers. « Oui, je fume 15 cigarettes par jour, mais mon cholestérol est bien traité… Pourquoi je fais un infarctus ? » En le présentant au cardiologue je précise : « Il me l’a dit en causant sur le trajet : il fait de la plongée, et dans son club il y a un cas CoVid19 avéré qu’il a croisé 3 fois en 3 semaines. » C’est suspect, d’accord… Cette saleté de virus agglutine la fibrine et les plaquettes, c’est peut-être comme ça que le thrombus s’est formé. Mais il a été géré comme « pas CoVid ». On a encore le droit de se jeter sur les patients pour les traiter…

Roland Sarfati, 67 ans, douleur thoracique.
Roland a fait deux infarctus. Sur sa coronaire droite et son interventriculaire antérieure, les stents se suivent comme les wagons d’un métro. Il a vu les images, il a pigé. Il lui reste une artère qui n’a pas été dilatée par un ballonnet ni été implantée par un tube métallique. Elle est appelée la circonflexe, et c’est elle qui, aujourd’hui est obstruée par un caillot.
Roland est aussi infecté par le CoVid19. C’est pour ça qu’il est essoufflé, mais il ne s’en doute pas. Il décide de dormir assis. Il a mal à la poitrine, ça serre, ça oppresse, ça part dans la mâchoire et ça vient des coronaires, il connaît. Il prend son spray de Trinitrine. Il lève la langue vers le palais. Pschitt. Ce spray, c’est le médicament d’appoint. Le truc qui dilate quand ça serre. Le traitement de base, il l’avale tout comme il faut, y compris les anticoagulants. Mais le CoVid19 est pro-coagulant. Zut, ça serre toujours. Roland reprend le spray sur sa table de nuit. Pschitt. Pschitt.
Oui, je disais, le CoVid19 est pro-coagulant. Cette saleté de virus agglutine la fibrine et les plaquettes. C’est comme ça que le thrombus s’est formé. Aïe. Roland vérifie que sa Trinitrine n’est pas périmée. Il lève bien la langue. Pschitt. C’est mieux, ça serre moins. Bonne nuit. Mais ça recommence. Ҫa part, ça vient, du soir au matin. Roland ne veut pas aller à l’hôpital. Peur d’attraper le CoVid (qu’il a déjà). Il est essoufflé, mais il s’en fout. Le CoVid fait ça aussi. Le CoVid fait qu’on s’en fout, Roland ne le sait pas.
SAMU, SMUR, coronarographie, admission en USIC (unité de soins intensifs de cardiologie). Trop tard. Infarctus évoluant depuis 8 heures. Arrêt cardiaque. Décès. Prélèvement PCR post-mortem. Positif ! Cette USIC était classée « Pas CoVid ». Mais ça, c’était avant. Le virus a bouché la coronaire de Roland et, pour couronner le tout, a effrayé Roland, jusqu’à ce qu’il en meurt.

Roland ? Un cas à part, comme avant la tempête. On l’a soigné d’abord, on a mis l’étiquette après. Ils ne s’appellent pas tous Robert, Roger ou Roland, mais il y en a plein, des comme ça, en ce moment. Rupture de traitement, panne de médecin traitant, peur du virus et perte de temps. Les zones étanches, c’est nécessaire. Cependant, ce qui compte, ce n’est pas les murs qu’on monte entre eux, ce sont les gens, qu’ils s’appellent Robert, Roger ou Roland.

Pour la complexe question « CoVid ou pas CoVid ? », c’est bien d’avoir dressé des chapiteaux, mais on ne trouvera pas la réponse dans un cirque.

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