#urgences 17
par KGM

Le provisoire improvisé

Réanimations saisonnières, le 27 avril 2020

 

Saison 2 : floraison.

02 h 23.
Je décroche le téléphone, j’écoute. « Un transfert réa-réa. Tu prends ton patient à Bannes et tu vas dans l’unité CoVid 2 de la réanimation du CHU Léon Bouly. »

02 h 45.
Nous sommes tous les trois habillés en Schtroumpf à lunettes (sur-tunique bleue, coiffe blanche, masque, sur-lunettes). Paul-Emile est au volant. Il effleure le poste radio des codes d’état pour envoyer le message « Départ ». Nous partons. Nos ambulanciers SMUR sont tous d’excellents pilotes. Pour la conduite en urgence, Paul-Emile est dans la moyenne basse, mais il est jeune. En marche arrière, il n’a pas son pareil. En 35 ans au SAMU, jamais vu mieux.

02 h 59.
Paul-Emile envoie le code « Arrivée sur les lieux ». Il éteint le moteur. Je saute et maintiens ma portière ouverte pour que l’infirmier-anesthésiste puisse sortir. Norman est fatigué. Il a fait une infection CoVid19. Pas féroce. 11 jours d’arrêt. Cette garde de nuit est la première depuis sa reprise. En mode robot, il charge le brancard en alignant le matériel : respirateur, tuyaux, oxygène, scope, seringues électriques… Il tourne ses yeux plissés vers moi. « Tu sais s’il a une artère ? »

03 h 06.
Non, je ne sais pas si le patient a une artère ou pas. Dans le doute, on prend la boîte rose qui contient les gadgets pour la mesure de pression intra-artérielle. On prend deux seringues électriques supplémentaires. On tasse, on entasse sur le matelas-coquille, il n’y a plus un centimètre carré de libre quand je pousse le brancard. Paul-Emile nous attend, c’est la procédure.

03 h 22.
Gustave Monga-Gallo, 72 ans, est sur notre brancard. Il a un nom maintenant. Il a aussi une artère. Norman l’a branchée sur notre scope, il est en train de « faire le zéro », c’est-à-dire étalonner la pression « 0 » à hauteur du cœur de Gustave. Pendant ce temps, je règle mon respirateur. J’éteins celui de la réanimation. On switche de l’un à l’autre en silence. On ne démarre notre machine qu’après l’avoir raccordée. Gustave, sous anesthésie générale et paralysé par un curare, ne risque pas de broncher. Il y a des filtres partout. Mais pour éviter la souillure de l’air ambiant par une poussière virale sortant du poumon malade, on coupe les turbines des respirateurs. Dix secondes. Le temps de manipuler les tuyaux annelés. Dès que le circuit est de nouveau fermé, je démarre mon respirateur. Ensuite, on transfert les seringues en débit continu sur nos dispositifs à nous. On les empile en les accrochant au pied à perfusion bancal. On suspend l’obus d’oxygène d’un côté, le moniteur de surveillance de l’autre, le ventilateur, eh ben, on va le poser sur ses jambes, y a pas le choix, Gustave dort, il s’en fout. On écoute attentivement la tchatche du réanimateur qui résume le cas. « Monsieur Monga-Gallo est un diabétique hypertendu de 72 ans… »

03 h 43.
Je ne suis pas parmi les pires dans ma catégorie pour pousser les brancards mais, en général, nous, médecins SMUR, nous ne sommes pas très bons dans cet exercice. Tout doux, je suis prudent dans les virages et près des portes, j’accélère à peine dans les couloirs déserts. Norman et moi, nous sommes « sales », comme Gustave, parce qu’on l’a touché, parce qu’on est entré sans un service CoVid19, qu’on s’est frotté au personnel…

03 h 48.
« La manette de droite d’abord ! » Paul-Emile me rappelle la manip pour rentrer le brancard dans l’ambulance de réanimation. Il ne touche à rien, il reste propre. Il n’entre plus dans la cellule arrière, qui est désormais sale. A l’avant du camion, resté propre, Paul-Emile a entassé du matériel pour ne pas qu’il soit souillé. Il peut piocher dedans, à notre demande. « Paul-Emile, passe-moi une seringue de dix, s’il te plaît ! »
Nous, on ne peut pas. Sens interdit. On ne peut rien lui donner.

04 h 37.
« Le crochet rouge, oui. Ne touche pas aux manettes ! » Paul-Emile me rappelle la manip pour sortir le brancard de l’ambulance de réanimation sans envoyer le patient dans le décor. Il ne touche toujours pas ce qu’on a touché, il reste propre.

05 h 17.
Je me suis trompé, je me suis perdu, je me suis baladé dans les sous-sols, j’ai vu un gros rat. Repéré par un berger malinois, sauvé par le vigile antillais qui le tient en laisse. « Je vais t’amener, je vais t’amener. Suis-moi, je vais t’amener. C’est nouveau, mais moi je connais déjà. »

05 h 25.
J’y suis. Je suis dans un service qui n’existait pas il y a 3 jours. Personne ne connaît, à part le vigile. C’est la salle de réveil du bloc stomato et son annexe. Revisitée. Réaménagement de la déco et du mobilier, révision du casting. Saison 2. On reconnait certains personnages, mais il y a de nouvelles recrues. Et côté ambiance, y a du relief, ce n’est pas la zénitude habituelle du post-op. Je fais OK au réanimateur qui me salue vite fait. OK, pour dire moi ça va, Gustave va bien, je peux attendre. Ҫa tombe bien, ce réanimateur n’a pas l’intention de s’occuper de moi. Il se bat avec le respirateur relié au dormeur allongé dans le premier lit. Les alarmes qui clignotent, la position ventrale du patient et la hauteur de la tour construite par l’empilement des dix seringues électriques qui poussent les drogues, me font comprendre que pour lui, non, pour lui, ce n’est pas OK. À ma gauche, un patient entouré de quatre Schtroumpfs à lunettes est sur le point d’être intubé. À droite, une infirmière repositionne un masque étanche sur un visage violacé. Pas OK. Chaud grave partout. Née il y a 2 jours, cette unité est déjà encombrée de malades CoVid19 instables qui nécessitent, comme on dit, des soins continus. Je suis surpris et admiratif devant ce spectacle de réanimation provisoire improvisée, devant ces équipes qui incarnent l’exceptionnel en donnant l’impression qu’ils font ça tous les jours.

Partout. Dans des hôpitaux, petits, moyens et grands, des cliniques, des structures avec réanimation et d’autres sans. Des listes de garde composées au jour le jour avec des anesthésistes d’ici ou d’ailleurs, dont certains qui n’ont pas fait de réanimation depuis 20 ans. Des infirmières scolaires qui avaient oublié l’odeur de l’hôpital, des bébés docteurs émancipés, des orthopédistes qui acceptent d’obéir aux infirmiers-anesthésistes, des ophtalmos qui écoutent un poumon. Des cadres-infirmiers de 55 ans qui n’ont pas touché de patients depuis 5 ans. Des experts réanimateurs aussi, le personnel habituel des salles d’op, oui, mais surtout des intrus. Des intrus, venus par hasard et par nécessité pour la survie des représentants de leur espèce. Bienvenue, indispensables intrus.

Merci, bravo les intrus, c’est sympa d’être venus. Et chapeau, les violons qui ont orchestré tout ça. Nous, urgentistes, avons été total bluffés par la floraison en mars de ces éphémères qui a permis de doubler les capacités de soins intensifs de la région Ile-de-France et de sauver des milliers de vies. Le propre du passager étant de passer, ces réanimations temporaires ont tenu 3 ou 4 semaines, plus… Pour certaines, la saison 2 se poursuit.

 

Saison 3 : fanaison.

La saison 3, c’était plutôt début avril, mais pas partout, pas de façon synchrone. Certaines de ces unités de réanimation ont pris racines. Beaucoup ont disparu très vite, encore plus vite qu’elles étaient apparues.

10 h 43.
« Tu vas faire un transfert réa-réa. Clinique St Augustin vers le CHU Bernard Pellegrin. »

10 h 55.
Les trois mêmes, habillés en Schtroumpf à lunettes. Paul-Emile envoie le code « Départ ».

11 h 14.
Paul-Emile envoie le code « Arrivée sur place ». Norman descend, il me tient la porte, cette fois, c’est moi qui occupait la place du milieu.

11 h 17.
Pas de soucis pour trouver le service, on a pris un abonnement, on vient tous les jours. Ça y est. Monique Faillet, 68 ans, est sur notre brancard. Maintenant, la réanimation de la clinique est vide comme un bidet. En deux jours, nous l’avons siphonnée en évacuant un à un les sept patients qui l’occupaient. En emportant Monique, nous fermons ce service provisoire improvisé. Nous refermons le livre de la réanimation St Augustin. Les yeux mouillés de l’anesthésiste pétillent. « Je suis à la fois content et triste de clore ce chapitre, tu sais. Durant ces trois semaines, j’y ai fait une nuit sur deux, onze gardes… » Il parle vite, n’articule pas, mais je capte. Je le connais, il fait partie de ceux qui m’ont accueilli au SAMU, il y a 35 ans. Il n’est pas resté, on se croise parfois. « Tu sais, c’est dingue ce qu’on a vécu ! Quand j’ai dit oui, quand j’ai accepté le premier patient intubé, je n’imaginais pas… » Il parle pendant que je pousse le brancard dans le couloir, il monte avec nous dans l’ascenseur. « Je n’imaginais pas cette aide, venue de partout, des secrétaires aux chirurgiens, en passant par les infirmières de consultations qui d’habitude ne travaillent ni la nuit ni les week-ends… » Il grimpe dans notre ambulance de réanimation. « Tu sais, on a joué le jeu à fond, on a eu trois décès mais on a vu sept patients sortir guéris, plus les huit transférés là… C’est normal de fermer ce chapitre. On a sauvé des vies, mais c’était de l’impro, et on est au bout du rouleau… »

11 h 52.
Paul-Emile attend devant la porte ouverte. L’anesthésiste ne descend pas. Un truc à nous demander. « J’ai un truc à récupérer dans ma voiture qui est garée au bout de la voie d’accès au service de rééducation… Il est fermé, en ce moment. Tu pourrais peut-être me rapprocher… » Paul-Emile a pigé. Il est déjà venu, chercher ou déposer des patients dans cette allée. Il préfère l’aborder en reculant pour repartir dans le bon sens. Je le connais. Il ne va pas faire deux demi-tours pour parcourir 600 mètres. Je préviens l’anesthésiste. « Mon ambulancier a compris où était ta bagnole. Assieds-toi là, mets ta ceinture et tiens-toi au brancard. » Accélération, sur les 20 premiers mètres. La distance est très vite effacée, en marche arrière, vitesse constante, d’une seule traite et sans à-coup malgré les virages. Comme sur des rails. Sur les 20 derniers mètres, décélération. L’anesthésiste descend. « Tout n’est pas perdu, il y a encore des moments où on sait vivre au SAMU… Ça me donne envie de faire le chemin à l’envers. »

On ne peut revenir en arrière. Saison 2. Saison 3. Il faut qu’on avance.

Ouvrir. Refermer. Était-ce un livre ? Un chapitre ? La suite nous dira.

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