#souffrance par Jacques Fabrizi

Souffrance au travail et santé mentale : un constat accablant.

Alors que la pandémie et la guerre en Ukraine intensifient l’angoisse ressentie par nombre de Français, la consommation d’antidépresseurs et d’anxiolytiques s’envole…* Dans une nouvelle étude publiée, le 17 juin 2022, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) relève que « les problèmes de santé mentale sont très répandus dans tous les pays ». Ils touchent environ 13% de la population mondiale soit près d’une personne sur huit. Les troubles anxieux et dépressifs concernent un peu moins d’un être humain sur trois. La bipolarité (4,1% du total) et la schizophrénie (2,5%) sont plus rares. La santé mentale ne suscite guère d’intérêt (moins de 2% du budget total de la santé). Malgré l’ampleur de cette problématique, seul un tiers des personnes qui sont atteintes de graves dépressions bénéficient de soins et, à défaut, des millions d’autres dans le monde souffrent en silence. **

La pandémie de Covid-19 a exacerbé ces difficultés ; au cours de la première année, la fréquence des troubles anxieux ou dépressifs s’est accrue de plus de 25%. Les facteurs d’aggravation sont liés au stress dû à la crise sanitaire elle-même, aux mesures de restrictions ou encore à la perte d’un emploi et à l’insécurité financière. Ainsi, l’on observe une vague de détresse psychologique, des syndromes d’anxiété généralisée, des dépressions sévères, des décompensations psychotiques et une augmentation des risques suicidaires. Dans son dernier bulletin, début avril, Santé publique France alertait également sur l’importante hausse des passages aux urgences pour des idées et gestes suicidaires, avec une courbe en progression pour l’année en cours par rapport aux années précédentes pour la tranche d’âge des 18-24 ans et en particulier chez les filles. Les jeunes ne parviennent plus à se projeter dans l’avenir. Ils baignent dans une médiatisation anxiogène avec comme corollaire une perte d’insouciance qui les caractérise à cette période de la vie.
Comme souvent, l’exécutif a temporisé avant de se décider à agir. Le dispositif « Santé psy étudiant » ou « chèque psy », lancé en février 2021, qui permet un remboursement de huit séances d’entretien avec un psychologue, s’est révélé inadapté. Lourdeur administrative, obligation d’être adressé par un médecin, rémunérations dérisoires pour les psychologues participants… In fine, peu de professionnels ont accepté d’entrer dans ce dispositif et beaucoup l’ont abandonné en cours de route. Ce dispositif sera remplacé en août prochain par « Mon psy », étendu à la population générale ; il est à craindre, malheureusement, que cette nouvelle mouture ne soit du même acabit. Début juin 2022, la Défenseure des droits, Claire Hédon, a appelé la Première ministre à mettre en place un « plan d’urgence » pour la santé mentale des jeunes. Un enjeu majeur, alors qu’une grande partie des troubles psychiatriques se déclarent entre 18 et 30 ans. ***

Le tableau qui précède serait déjà suffisamment accablant pour ne pas vouloir en rajouter. Et pourtant, ce constat ne fait pas mention de la souffrance « en miroir » éprouvée par les médecins généralistes. Avant la pandémie, la prévalence du syndrome d’épuisement professionnel était évaluée à 48%. Deux ans après, ce sont 71% des praticiens qui endurent une situation de burn-out, 46% d’insomnie, 59% de symptômes anxieux et 27% de dépression. **** Cet état psychologique a des répercussions indéniables sur la qualité de l’écoute et des soins délivrés et expose les médecins à une augmentation des risques d’erreurs diagnostiques. Cette souffrance au travail se trouve accentuée par les contraintes administratives imposées par l’Assurance maladie et les instances sanitaires, le mépris qu’elles leur témoignent, sans évoquer des rémunérations au plus bas en regard de la moyenne européenne. Elle majore, chez ceux qui en sont atteints, un fort désir de mettre un terme à leur carrière professionnelle et elle constitue un facteur indirect qui aggrave le déficit de la démographie médicale.

Alors qu’il devait résoudre, de manière pérenne, les problèmes de l’hôpital, le Ségur de la Santé, dont les médecins dits de ville ont été exclus, s’est révélé extrêmement décevant. La « mission flash » sur les services d’urgences, commandée par Emmanuel Macron le 31 mai dernier, vient de rendre son rapport. Cette « boîte à outils » de soixante pages s’inspire en très grande partie du rapport Carli-Mesnier — du nom de ses auteurs —, publié en 2019, et de celui rédigé par le docteur Jean-Yves Grall, en 2015, preuve, s’il en fallait que « la crise que vivent les services d’urgences n’est que la partie émergée d’une crise structurelle plus profonde » qui atteint tout le système de santé : de l’aval à l’amont en passant par le point névralgique des urgences.***** Aucune proposition franchement nouvelle n’y figure. Pour désengorger les urgences, il convient de mettre en place, à l’exemple de « Bison futé » lors des grands départs en vacances, des itinéraires bis. En clair, d’arrêter de se rendre aux urgences et de les encombrer pour des motifs de consultations qui ne relèvent pas des urgences. Par ailleurs, il se contente de lister et de corroborer des difficultés déjà connues de longue date, à savoir un manque flagrant d’attractivité aggravé par le faible niveau des rémunérations, des effectifs plus que restreints qui entraînent inéluctablement une augmentation de la charge de travail physique et mentale. Devra-t-on attendre un remake de Vol au-dessus d’un nid de coucou****** ou que le Président de la République se décide à commander une « mission flash » sur la santé mentale pour que l’on prenne conscience de la gravité du sujet ?

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Le Monde, le 30 juin 2022, « La France déprime, le business de l’anxiété fleurit ».
** franceinfo, le 17/06/2022, « Santé mentale : quatre choses à retenir du rapport de l’OMS qui alerte sur la souffrance de millions de personnes dans le monde ».
*** Le Monde, le 14 juin 2022 « Les professionnels de santé dépassés par la vague de détresse psychologique qui touche les jeunes adultes ».
**** https://theconversation.com/le-lourd-impact-de-lepidemie-de-covid-sur-la-sante-mentale-des-medecins-liberaux-en-france-
***** Le Monde, le 2 juillet 2022, « Les pistes de la “mission flash” pour les urgences pendant l’été ».
****** Vol au-dessus d’un nid de coucou, film réalisé par Milos Forman en 1975 d’après le roman éponyme de Ken Kesey.

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