#sinapisme
par Jacques Fabrizi

Sinapisme

Le Ségur de la Santé qui vient de s’achever se résumera-t-il à un sinapisme ?

Le Président Emmanuel Macron avait promis, le 25 mars 2020, lors de sa venue à Mulhouse pour soutenir les soignants mobilisés, qu’un plan massif d’investissements et de revalorisation des carrières serait mis en œuvre. L’émotion suscitée par le contexte épidémique, la saturation voire l’engorgement des hôpitaux nécessitant des transferts de patients dans d’autres régions de France et dans les pays limitrophes et obligeant l’armée à déployer un hôpital de campagne semblaient de bon aloi. Le lyrisme présidentiel qualifiant les soignants de « héros en blouse blanche » laissait évidemment pressentir par « massif » un « pognon de dingue ! ».

Que retenir de la lecture du dossier de presse à propos de quelques mesures ciblées ?

Jean Castex, ex-monsieur déconfinement du gouvernement et nouveau Premier ministre, a qualifié les accords du Ségur de la santé d’historiques. « L’objectif, c’est que l’infirmière soit mieux payée, ce qui est justice et va susciter des vocations. » Une infirmière hospitalière en début de carrière percevra après le Ségur de la santé 2253 € (soit 597 € de plus grâce notamment aux revalorisations et au paiement de 5 heures supplémentaires par semaine majorées à 50 % dans le cadre du forfait 40 h) alors qu’elle percevait 1656 € auparavant. Certes, c’est un progrès, même si l’on peut s’inquiéter de l’entorse faite au temps de travail hebdomadaire de 35 heures qui n’est pas sans rappeler la devise de Nicolas Sarkozy, « travailler plus pour gagner plus », tout en soulignant que depuis dix ans, le point d’indice de la fonction publique hospitalière est quasiment gelé avec une hausse de seulement 1,7 % entre 2009 et 2017. Par ailleurs, la comparaison avec les salaires perçus au Luxembourg ou en Suisse laisse une grande marge pour susciter des vocations à l’étranger…
L’annonce en trompe-l’œil de 19 milliards d’euros d’investissement dans le système de santé, marqué par des années d’économies de bouts de ficelle, laisse également perplexe lorsque l’on découvre que cette somme intègre une reprise de dette de 13 milliards d’euros (10 milliards d’emprunt et 3 milliards d’intérêts).

Il est aussi question dans le texte officiel de « développer fortement la télésanté en s’appuyant sur les acquis de la crise pour mieux soigner les Français. Concernant la télémédecine, près d’un professionnel sur deux (48 %) souhaiterait dès aujourd’hui accélérer son développement (seuls 36 % ne le souhaitent pas) ». Les sources de ce sondage ne sont pas précisées. Après avoir sabordé la médecine générale, notamment par le numerus clausus dès les années 1970 et l’instauration d’un mécanisme d’incitation à la cessation d’activité des médecins qui fonctionna de 1988 à 1996, la seule solution à l’impéritie des gouvernements successifs, serait la télémédecine. Présentée comme le remède universel au problème de la démographie médicale et des déserts médicaux, la téléconsultation est officiellement décrétée comme la solution incontournable pour pallier les difficultés d’accès aux soins. La multiplication du nombre de téléconsultations dans le contexte de l’épidémie au Covid19 ne devrait pas occulter les freins à ces techniques de communication. Qu’en est-il pour les patients âgés, voire très âgés, qui ne disposent pas d’accès internet, de tablettes ou de smartphones ? La crise du Covid-19 a levé toutes les inhibitions et les médecins généralistes sont à présent exhortés à se lancer dans la pratique des téléconsultations. Qu’elles fassent fi de l’examen clinique et qu’elles posent nombre d’interrogations à propos du colloque singulier et de la qualité de la relation soignant-soigné par écrans interposés importent peu. L’essor de certaines plateformes opportunistes qui se sont saisies du contexte épidémique et de la levée de toutes les contraintes (notamment celles d’avoir déclaré un médecin traitant et de faire partie de sa patientèle depuis au moins un an) est à craindre. Ils ne tarderont pas à salarier des médecins qui se trouveront à court terme « ubérisés » sans parler des détournements de patients régulièrement dénoncés dans la presse.

La T2A, la tarification à l’activité, ce système qui fixe les ressources des hôpitaux en fonction des actes effectués, souvent accusée de pousser à la course au volume et tant décriée, ne sera pas abolie mais aménagée pour « accélérer la réduction de sa part dans le financement des établissements de santé ». Un chapitre vise à réhabiliter le rôle et la place du service au sein de l’hôpital en précisant qu’il s’agit de mettre fin aux excès de la loi HPST, dite « loi Bachelot ». Il était grand temps de le reconnaître !

Si les annonces budgétaires pour l’hôpital paraissent significatives à première vue, le Ségur de la santé a totalement fait l’impasse sur la médecine de ville également en première ligne lors de l’épidémie. La médecine générale, selon MG France, a pris en soins 2 600 000 patients ambulatoires, tandis que, selon Santé Publique France, le nombre de patients atteints d’une forme grave de Covid-19 hospitalisés, se chiffre à 110 000 dont 30 000 décès. Comment pallier le problème de la démographie médicale et des déserts médicaux si ce n’est en revalorisant également la médecine ambulatoire ? Comment susciter des vocations alors que la médecine générale demeure une des rares professions qui ne comporte aucune évolution de carrière ? La consultation du médecin généraliste, en début ou en fin de carrière, est figée à 25 € depuis le 1er mai 2017, alors que la moyenne européenne se situe à 45 €.

L’évolution des Agences Régionales de Santé passera par leur renforcement à l’échelon départemental et l’association de places destinées aux élus. Il s’agira de redonner aux ARS les moyens pour exercer leurs missions et renforcer leur capacité d’accompagnement de projet. Comme on pouvait le craindre le Ségur de la Santé s’est limité à un Ségur de l’Hôpital, avec à la clé un renforcement de l’hospitalo-centrisme et des prérogatives des Agences Régionales de Santé.

En attendant les prochaines annonces du ministre des Solidarités et de la Santé, l’exaspération et la colère des soignants ne semblent pas s’estomper. Après la période estivale, il y a tout lieu de craindre au contraire que la moutarde leur monte de nouveau au nez !

I’m a poor lonesome doctor

2 replies
  1. Stiker Gaëtan says:

    Jacques,

    C’est bien, mais il me semble que la majorité des syndicats ont signé la convention… Alors on croit ou on ne croit pas aux organisations intermédiaires !

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  2. Franck Hans says:

    Vraiment intéressant, juste et ça fait mouche, bravo !
    Et : I’m a poor lonesome doctor… ça résume bien la situation.
    A lire, faites circuler ces articles, ils sont importants, beaucoup de gens n’ont pas la moindre idée sur cette “tragédie” silencieuse.

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