#rustine par Jacques Fabrizi

Rustine

Rustine : « Solution provisoire, pis-aller. Cette mesure prise à la hâte par le gouvernement n’est qu’une rustine qui ne règle pas le problème de fond. »

Les urgences sont en crise, l’hôpital est en crise, le système de santé français est en crise. Le sujet est rebattu par tous les médias, en long, en large et en travers, et chacun sait à présent qu’il pâtit aujourd’hui de l’imprévoyance de nos dirigeants successifs, de droite comme de gauche, durant des décennies. Dans ces conditions, dénoncer la responsabilité des politiques de santé menées depuis près d’un demi-siècle, tous gouvernements confondus, est-ce encore utile ? De même, est-il encore nécessaire de décrire à nouveau dans le détail toutes les mesures mises en œuvre par le passé, à l’origine des maux qui affectent actuellement notre système de santé ? La question se pose. Cependant, pour comprendre la genèse des difficultés que rencontrent aujourd’hui les services d’urgence, l’hôpital public et l’ensemble du système de santé en France, un rappel succinct de certains points clés ne me paraît pas superflu !

Citons pour mémoire le numerus clausus que plus personne n’ignore à présent. Par contre, le mécanisme d’incitation à la cessation anticipée d’activité (MICA) est souvent passé sous silence. Mis en place à la fin des années 1980, il devait limiter le nombre de médecins libéraux en exercice, par une incitation de volontaires à un départ anticipé à la retraite. Ce mécanisme fonctionna de 1988 à 1996 en faveur des médecins âgés de 60 ans et plus. En avril 1996, l’âge d’éligibilité à cette mesure fut abaissé à 56 ans. En l’an 2000, de manière on ne peut plus tardive, le gouvernement de l’époque prit enfin conscience de l’imminence de la crise engendrée par la baisse de la démographie médicale. Il réduisit l’incitation financière liée à cette mesure et ramena l’échéance de ce mécanisme, initialement programmée au 31 décembre 2004, au 1er juillet 2003. Enfin, comme si cela ne suffisait pas, la loi HPST (Hôpital, Patients, Santé et Territoires), promulguée en 2009 vint compléter le processus de démantèlement de notre système de santé. Le service public hospitalier fut remplacé par « des établissements de santé aux statuts variables ». Elle transforma l’hôpital en une entreprise. Au nom de la lutte contre les abus du pouvoir médical, elle supprima tout pouvoir soignant pour l’attribuer à des gestionnaires. Elle acta la fin des services qui regroupaient les équipes soignantes et les remplaça par des « pôles » de gestion. Elle consacra le pouvoir du directeur, « seul patron à bord », sous la tutelle étroite du directeur de l’agence régionale de santé (ARS), véritable préfet sanitaire aux ordres du gouvernement. Le seul objectif devint celui de la rentabilité promue par la généralisation de la tarification à l’activité dite « T2A » qui illustrait parfaitement l’alliance perverse entre le mercantilisme et le bureaucratisme.

Après le Ségur de la Santé, globalement décevant, la « mission flash » confiée au Dr François Braun par Emmanuel Macron laisse les principaux intéressés dubitatifs. En un mois, que peut-elle proposer qui ne l’aurait pas été auparavant ? C’est à se demander ce qu’ont fait les précédents gouvernements, dont le dernier ? Qu’a fait Olivier Véran, hormis gérer la crise du Covid-19 et tenter de pallier les multiples dysfonctionnements ? Le Président de la République fait mine de comprendre l’urgence de la situation, mais nombreux sont ceux qui le soupçonnent de vouloir gagner du temps, le temps des élections législatives. Le Dr Matthias Wargon remarque ainsi dans La Croix le 1er juin 2022 : « Je ne vois pas ce que cette mission va apporter de plus. Le dernier rapport rendu par la sénatrice Catherine Deroche, qui s’intitule Hôpital, sortir des urgences, date du mois de mars [2022]. Pas plus tard que la semaine dernière, l’association Samu-Urgences de France, d’ailleurs présidée par François Braun, a adressé une lettre ouverte à Brigitte Bourguignon, la nouvelle ministre de la Santé. La situation, tout le monde la connaît. »

De son côté, dans Libération, le président d’Action praticiens hôpital (APH) et urgentiste, Jean-François Cibien relève « la réalité, c’est que cette mission flash, territoire par territoire, ce n’est ni la bonne méthode ni ce qu’il faut faire maintenant puisque cela ne permet pas d’appréhender la problématique santé dans sa globalité. Prendre le problème par les territoires, c’est comme si on regardait par le trou d’une serrure alors qu’il n’y a plus de porte ! » Après la journée de mobilisation dans les hôpitaux le 7 juin 2022, Libération titrait : « Blouses blanches, colère noire — Urgences saturées ». La « mission flash » ne rassure pas les syndicats et les collectifs hospitaliers. Ils réclament des hausses de salaires et d’effectifs.

Dès le lendemain, élections législatives obligent, sans attendre la fin de la « mission flash » d’information lancée par Emmanuel Macron, la ministre de la Santé, Brigitte Bourguignon a annoncé de premières mesures pour tenter d’endiguer la crise dans les services d’urgence avant l’été à savoir :

  • le doublement de la rémunération des heures supplémentaires du personnel non médical, et du temps de travail additionnel des médecins, pour l’ensemble de la période estivale ;
  • un dispositif exceptionnel » pour que « les élèves infirmiers et aides-soignants ayant achevé leur formation initiale en juin et juillet (puissent) commencer à exercer immédiatement, sans attendre la remise officielle de leur diplôme ;
  • les soignants retraités « volontaires pour reprendre une activité » cet été bénéficieront pour leur part de « facilités de cumul (avec) leur pension de retraite ».

La politique de la rustine a, une nouvelle fois, sévi. Les réactions à ces propositions n’ont pas tardé. Thierry Amouroux, le porte-parole du Syndicat National des Professionnels Infirmiers, s’est exclamé « Le bateau coule et Mme Bourguignon nous fournit un verre pour écoper ». Des mesures peu à même d’apaiser le « bouillonnement de mécontentements » observé par la secrétaire générale de la CGT-Santé, Mireille Stivala. Enfin, pour accroître la pression, Patrick Pelloux, président de l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf) envisage de « lancer un mouvement de grève aux urgences avant l’été ».

Indépendamment de la météo, l’été risque d’être chaud. Reste à souhaiter qu’il ne soit pas trop meurtrier*…

I’m a poor lonesome doctor…

 

* L’Été meurtrier est un film dramatique français réalisé en 1983 par Jean Becker, d’après le roman éponyme de Sébastien Japrisot.

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