#rhétorique
par Jacques Fabrizi

Rhétorique

Le retrait de l’armée russe de la région de Kiev et son redéploiement vers le Donbass révèle une Ukraine dévastée et des scènes de désolation. À Boutcha notamment, les corps d’une vingtaine d’hommes ont été découverts gisant dans une rue, éparpillés sur plusieurs centaines de mètres. « Toutes ces personnes ont été abattues, tuées d’une balle à l’arrière de la tête », a assuré Anatolii Fedoruk, le maire de cette ville, où près de 300 personnes ont été enterrées « dans des fosses communes ».* Tous les commentateurs politiques, militaires et géostratégiques affirment qu’il ne serait pas de bon ton de comparer la guerre en Ukraine menée par la Russie de Valdimir Poutine avec la Seconde Guerre mondiale. Cependant, le mode opératoire, « tué d’une balle dans la nuque », n’est pas sans rappeler le massacre de Katyn en 1940.

En mars 1940, Staline donna l’ordre à la police politique d’éliminer les quelque 22 000 gradés polonais emprisonnés, des « ennemis de classe » pour le leader soviétique. Entre avril et mai, la police stalinienne organisa des convois en direction Katyn. Tous les jours pendant un mois, les prisonniers, mains liées derrière le dos, furent exécutés d’une balle dans la nuque, et jetés dans des fosses communes.** Ce massacre, longtemps resté tabou en URSS, a porté une ombre sur les relations entre la Russie et la Pologne. Le massacre fut perpétré dans une période trouble de l’histoire soviétique, alors que l’Europe est en guerre. L’Allemagne nazie et l’Union soviétique étaient alors liées par le pacte germano-soviétique qui prévoyait, en plus d’un accord de non-agression, le partage des territoires séparant l’Allemagne de l’URSS.

Andrzej Wajda réalisa en 2009 Katyn, un film poignant et douloureux dans lequel il évoque l’assassinat par les Soviétiques de milliers d’officiers polonais, dont son père… Dans un documentaire intitulé Les bourreaux de Staline. Katyn, 1940, Cédric Tourbe retrace l’histoire de ceux qui ont perpétré ce massacre, l’histoire d’une politique de l’effacement et du secret : effacement des concurrents politiques, des récalcitrants au nouvel ordre socialiste selon Staline, mais aussi effacement de ceux qui prêtent leur force à cette dissimulation pour faire disparaître toute trace des crimes du régime et renouveler ses dirigeants abîmés par leurs basses œuvres. Une politique du secret d’État, une mémoire constamment effacée pour sauvegarder le régime de son propre épuisement.*** La Russie a mis longtemps à assumer le massacre de Katyn. Ce n’est qu’en 1990, 50 ans après les faits, que Mikhaïl Gorbatchev reconnaîtra la responsabilité de l’Union soviétique dans ce massacre.

Le maître actuel du Kremlin s’évertue à revisiter l’histoire à sa manière n’hésitant pas à la falsifier pour justifier son entreprise dite de « dénazification ». À tous ceux qui, pour manifester leur soutien au peuple ukrainien, brandissent l’idée d’un boycott de la culture russe, contemporaine ou passée, il rappelle sans vergogne et avec un aplomb déconcertant, les autodafés de l’Allemagne nazie. Le 10 mai 1933, en effet, dans des mises en scène spectaculaires, à la lueur des projecteurs et des flammes, retransmis en direct à la radio allemande, filmés pour les actualités cinématographiques et archivés pour toujours dans des documentaires, des étudiants allemands procédèrent, à travers toute l’Allemagne, à la destruction massive de milliers de livres d’auteurs dits dégénérés. Cet événement représente aujourd’hui encore une parfaite métaphore du contrôle totalitaire de la pensée.

Notre rejet de la guerre en Ukraine nous exhorte à discriminer le peuple russe et à rejeter sa culture. Ne cédons pas à cette rhétorique. Gardons-nous de tout amalgame. Vladimir Poutine n’est pas l’âme de la Russie. N’aidons pas la propagande du maître du Kremlin à présenter l’Occident comme l’ennemi du peuple de Russie ! Alors qu’il a engagé son armée dans la guerre en Ukraine, après la Tchétchénie, la Géorgie et la Syrie, ne l’aidons pas à identifier le peuple russe à l’État russe ! Ne l’aidons pas à crédibiliser son éternel discours obsidional à travers lequel il tente de justifier son expansionnisme auprès de son peuple par la volonté de se préserver de ses ennemis putatifs.

Dans Guerre et Paix, Léon Tolstoï développe une théorie fataliste de l’histoire, où le libre arbitre n’aurait qu’une importance mineure et où tous les événements n’obéiraient qu’à un déterminisme historique inéluctable. À cette vision, je préfère celle de Vassili Grossman dans Vie et Destin. Écrivain et journaliste, russe de confession juive, né en 1905, communiste, Vassili Grossman fit longtemps preuve d’une orthodoxie absolue. Il suivit l’Armée rouge jusqu’à Treblinka, où fumaient encore les cendres des victimes du génocide nazi. Mais lorsqu’il entreprit, en 1952, cette fresque consacrée à la bataille de Stalingrad, Vassili Grossman n’était plus le même homme. Il avait assisté au déchaînement de l’antisémitisme dans son propre pays, entendu les procès, analysé le stalinisme. Frappé par la convergence de deux systèmes politiques opposés qui aboutissent à créer des camps de concentration, il décida de repenser l’histoire du siècle après avoir contemplé les deux côtés de l’enfer. Saisi par le KGB, disparu pendant vingt ans, ce livre n’a survécu que par miracle. Salué comme le Guerre et paix du XXe siècle, ce chef-d’œuvre est une épopée de la survie humaine et le premier grand cri de délivrance russe.****

Dans la description qui suit, il ne s’agit pas de l’Ukraine. Et pourtant, elle semble d’une brûlante actualité : « Brusquement, le soleil couchant illumina la route et la maison en ruine. Les orbites calcinées des maisons semblèrent se remplir de sang glacé ; la neige, salie par la fumée des combats et labourée par des obus, prit des reflets dorés, tandis qu’au ras de la route les tourbillons de neige devenaient tourbillons de bronze intense. La lumière du soir révèle la nature profonde des choses en donnant à nos impressions visuelles les dimensions d’un tableau, celles de l’Histoire et du destin. Mille voix parlent par ces taches de boue et de suie qu’éclaire le soleil couchant : le cœur serré, nous comprenons le bonheur perdu, l’irréparable malheur, l’amertume de nos fautes et l’inaltérable envoûtement de l’espoir. »*****

I’m a poor lonesome doctor…

 

*Le brief du Monde, lundi 4 avril 2022
**https://www.france24.com/fr/20100407-le-massacre-katyn-crime-guerre-passe-sous-silence-pendant-50-ans
***https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-de-lhistoire/1940-lenigme-du-massacre-de-katyn
****https://www.franceculture.fr/oeuvre-vie-et-destin-de-vassili-grossman.html
*****Vassili Grossman, Vie et destin, Julliard/L’Âge d’Homme, 1983, pages 688-689

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