#résilience
par Jacques Fabrizi

Résilience

« Psychologie : capacité d’un individu à supporter psychiquement les épreuves de la vie. Capacité qui lui permet de rebondir, de prendre un nouveau départ après un traumatisme.
Synonymes : endurance, résistance
Contraires : faiblesse, fragilité »

Nous sommes tous le fruit d’une histoire, et je n’échappe pas à la règle ; je préfère le terme résistance à celui de résilience qui me semble, dans les circonstances actuelles, galvaudé ou employé à mauvais escient. La déception, lorsqu’elle est exprimée, permet non pas de l’oublier, mais de poursuivre le combat ou, à tout le moins, sa mission. J’ai eu la chance d’avoir un père résistant ; je ne sais si pour lui ce fut une chance, car après avoir été arrêté, il fut torturé par la Gestapo et déporté à Buchenwald pendant plus de deux ans. Il a survécu à l’enfer, même s’il en est revenu meurtri au point de ne pouvoir en parler à ses enfants. J’en ai souffert, même si je comprenais ses difficultés à raconter une histoire qui n’en finissait pas de le poursuivre et qui n’en finit pas de me poursuivre. Il s’ingéniait à masquer son désarroi. Il ne put jamais trouver les mots pour dire l’indicible, nommer l’innommable, formuler l’informulable, expliquer l’inexplicable. En désespoir de cause, il se réfugia dans le silence. Cette transmission dans le silence, au-delà des mots dans un langage supra-verbal, fut cependant réelle, une transmission osmotique au contact de sa personne.

La situation que nous vivons actuellement n’est absolument pas comparable, même si le Président de la République s’est exprimé en des termes guerriers : « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire, certes. Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation. Mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale. » La pandémie de Covid-19 a mis en lumière la fragilité de l’existence. La détresse est réelle, intense, mais il importe de la relativiser. Certes, mon amertume, mon irritation et mon impuissance sont indéniables, mais je n’ai nullement l’intention de baisser la garde, de renoncer en raccrochant la blouse ou en jetant l’éponge. Cesser mon activité ne fait pas partie de mes projets immédiats. Je ne suis pas pêcheur et serais plutôt un pauvre pécheur. Je ne suis pas adepte des thés dansants, je suis un piètre danseur. Malgré un stage de krav-maga réalisé à la suite d’une agression par un patient toxicomane en état de manque, les sports de combat me laissent indifférent. Quant à la blouse, je n’en porte pas : dans les maisons de soins palliatifs, pour permettre au patient de se sentir notre alter ego et ne pas creuser le fossé entre le médecin et le malade, la blouse est bannie. Ce propos est magnifiquement illustré par ce texte de Pierre Desproges, texte à prendre au second degré comme tout ce qui émane de cet humoriste : « Je hais les médecins. Les médecins sont debout, les malades sont couchés. Les médecins debout, du haut de leur superbe, paradent tous les jours dans tous les mouroirs à pauvres de l’Assistance publique poursuivis par le zèle gluant d’un troupeau de sous-médecins serviles qui leur collent au stéthoscope comme un troupeau de mouches à merde sur une bouse diplômée. Et les médecins debout paradent aux lits de pauvres qui sont couchés et qui vont mourir et le médecin leur jette à la gueule sans les voir des mots gréco-romains que les pauvres couchés ne comprennent jamais, et les pauvres couchés n’osent pas demander pour ne pas déranger le médecin debout qui pue la science et qui cache sa propre peur de la mort en distribuant, sans sourciller, ses sentences définitives et ses antibiotiques approximatifs comme un Pape au balcon dispersant la parole et le sirop de Dieu sur le monde à ses pieds. »

Au sortir de la faculté, je n’ai jamais été tenté par les spécialités d’organes pourtant jugées plus nobles et me suis d’emblée orienté, par choix délibéré, vers la médecine générale ; ce qui m’intéresse, ce n’est pas le symptôme, mais celui qui le porte ; ce qui m’intéresse, c’est d’intégrer la survenue d’un symptôme, prélude à la maladie, dans une histoire de vie, celle du patient venu me consulter, sans me départir de son environnement intime, familial, social et professionnel. Hélas, cela ne semble plus être dans l’air du temps. La difficulté à nommer le médecin généraliste, titulaire d’un doctorat en médecine, spécialiste en médecine générale, traduit un certain malaise de la part de nos gouvernants. Autrefois médecin de famille ou omnipraticien, il est à présent de manière péjorative qualifié de professionnel de santé voire technicien de santé. Quitte à être qualifié de médecin « old school », « old fashioned » ou même « has been », je revendique l’exercice d’une médecine holistique.

Cet esprit de résistance m’amène à aborder un véritable délire technocratique dont vous n’avez sans doute jamais entendu parler et dont l’acronyme ne vous évoquera rien : la ROSP (rémunération sur objectifs de santé publique). Difficile à prononcer, la Rosp m’évoque l’onomatopée qui accompagne les efforts de vomissements. Selon, l’Assurance Maladie qui en est la conceptrice, officiellement la Rosp devrait contribuer à faire évoluer les pratiques pour atteindre les objectifs de santé définis par la convention médicale. Pour illustrer mon propos, je ne prendrai qu’un seul item : « Part des patients MT (médecin traitant) traités par antidiabétiques ayant bénéficié d’un examen clinique annuel des pieds par le MT ou d’une consultation de podologie dans l’année. »

La Rosp a été créée en 2011, mais elle préfigurait déjà le programme de l’impétrant à la présidence de la république ; Emmanuel Macron, dans son livre présomptueusement intitulé Révolution, écrivait : « Le paiement à l’acte ne peut pas être le mode unique de rémunération des médecins généralistes. De nouvelles possibilités de contractualisation seront ouvertes, voire des forfaits pour les publics sensibles… » Les médecins sont donc tenus de se soumettre à ces nouvelles formes de rémunération alors que selon un récent sondage réalisé à la demande du Collège de Médecine Générale, la grande majorité des médecins (plus de 80 %) considère que la Rosp n’améliore pas la qualité de prise en charge des patients, qu’elle est uniquement un complément de revenus compensant le blocage du tarif de la consultation du généraliste, qu’elle est incompréhensible et surtout totalement déconnectée de la réalité médicale.

Il me semble faire acte de résistance en dénonçant l’éviction de « l’humain » de la dimension du soin au profit d’un délire administratif qui, par temps de Covid-19, montre de manière cruelle et impitoyable son caractère abscons ; ce qui me désole et que je trouve préjudiciable dans tout ceci, c’est que ceux qui en pâtissent, tout bien considéré, ce sont les patients soumis à la double peine de la crise sanitaire, avec toutes les déconvenues que l’on connaît, et de la crise socio-économique dont ils font aussi les frais. L’épidémie de Covid-19 accentue les inégalités et révèle la grande précarité qui règne dans notre pays. Elle confine les jeunes et les moins jeunes dans l’isolement et le silence.

Dans l’organigramme qui détaille les rouages de la machine d’état, entre le monarque républicain juché tout en haut de la pyramide élyséenne et les plébéiens qualifiés d’acteurs de terrain, le mépris, même teinté de modernité, perdure. En 1789, Marie-Antoinette en entendant dire que le peuple était malheureux et qu’il n’avait pas de pain aurait déclaré : « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ! »

I’m a poor lonesome doctor…

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