#regard
par Jacques Fabrizi

Un autre regard

Longwy, 20 avril 2020.

La nuit, le récit d’Elie Wiesel se termine par ces phrases : « Je voulais me voir dans le miroir qui était suspendu au mur d’en face. Je ne m’étais plus vu depuis le ghetto. Du fond du miroir, un cadavre me contemplait. Son regard dans mes yeux ne me quitte plus. » Dans mon histoire personnelle, c’est le regard d’un jeune russe de 18 ans photographié par Éric Schwab à la libération du camp de concentration de Dachau, fin avril début mai 1945, qui m’a marqué à jamais ; un regard, pénétrant, incisif, envoûtant, où se mêlaient détresse, effroi et désarroi. Un beau regard grave où se lisait toute l’incompréhension du monde devant le déchaînement de la barbarie dont il venait d’être le témoin.

Il est difficile de se départir de son histoire et de ses impressions d’enfance dont on ne guérit jamais.

Le 16 mars 2020, après une journée harassante, je me suis affalé sur le canapé du salon pour assister à l’allocution télévisée du Président de la République. « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire certes. Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, et qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale. Nous sommes en guerre ! » Soudain, mon regard se brouilla, mes paupières devinrent lourdes ; je fus pris d’une grande fatigue et je me suis assoupi, bercé par les paroles présidentielles. Je ne pense pas avoir dormi longtemps, ni même avoir rêvé. En émergeant, mais encore dans un demi-sommeil, j’eus quelque peine à reprendre le fil du discours présidentiel qui s’achevait « … mais retenons cela, le jour d’après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour aux jours d’avant. Nous serons plus forts moralement. Nous aurons appris, et je saurai aussi avec vous en tirer toutes les conséquences, toutes les conséquences. Hissons-nous, individuellement et collectivement, à la hauteur du moment. Je sais, mes chers compatriotes, pouvoir compter sur vous. »

La guerre ; le jour d’après ; collision de deux époques ; le ton était donné. Confus, je ne savais plus très bien à quoi les propos présidentiels faisaient référence. Je me suis mis à douter, et mon regard tout entier se tourna vers la période de l’après-guerre. J’évoquais sans conviction les mesures sociales du Conseil National de la Résistance, élaboré à la libération et initialement intitulé Les Jours heureux. Je fis une rapide recherche sur la toile pour me les remettre en mémoire et j’en fus extrêmement déconcerté. Je n’en croyais pas mes yeux :
– Le droit au travail et le droit au repos, notamment par le rétablissement et l’amélioration du régime contractuel du travail.
– Un réajustement important des salaires et la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assurent à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine.
– La garantie d’un pouvoir d’achat national par une politique tendant à la stabilité de la monnaie.
– Un plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail.
– La sécurité de l’emploi, la réglementation des conditions d’embauche et de licenciement.
– Une retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours.

Une véritable liste d’envies, d’une indéniable actualité. À la lecture de ces mesures sociales qui n’avaient pas pris une ride, j’eus envie d’applaudir, mais il était plus de vingt heures et le moment du clapping en soutien au personnel soignant était déjà passé, alors je dus réprimer mon enthousiasme. En même temps, je mesurai l’obstination tenace, voire déraisonnable, des politiques libérales – toutes tendances confondues – mises en œuvre depuis cette époque jusqu’à nos jours afin de détricoter l’histoire et reconnaître, au lendemain d’une pandémie, qu’il fallait enfin revenir à des valeurs essentielles en reconsidérant, par exemple, les travailleurs de seconde ligne et les derniers de cordée à leur juste valeur.

« L’histoire se répète toujours deux fois, la première comme tragédie, la seconde comme farce. » Puissent les propos de Karl Marx être démentis…

4 replies
  1. Feriel says:

    Bonjour Jacques,

    Très beau texte.
    Tu nous as transportées !
    Merci d’avoir partagé ton regard avec nous.
    A bientôt.

    Fériel

    Reply
  2. Alain Vicente says:

    Bonsoir et Merci pour ce texte.
    Une profondeur de pensée et une jolie écriture au service d’une belle humanité…
    A la lecture de cet article où transparaît lassitude et frustration sur les incohérences des choix de nos hommes politiques il m’est revenu en mémoire cette phrase de Théodore Monod :
    ” faisons du mieux que l’on peut faire, pour l’honneur et sans illusions “.
    et une autre de Claude Levi Strauss à propos des pandémies (en 2003..le SRAS N°1) :
    “Nous sommes tous devenus des Indiens, l’Homo Industrialis s’est infligé à nous-mêmes ce que nous avons fait d’eux”.
    Tous deux partageaient de sombres pressentiments sur le devenir de l’aventure humaine du moins celui du “peuple de la marchandise”.

    Reply
  3. Jean-Marc Todeschini says:

    Oui Jacques ! espérons que les propos de Karl Marx seront démentis…Et que dans la sortie de cette pandémie, ne soient pas oubliés tous ces salariés qui se sont retrouvés en première ligne et qui,pour certains, étaient souvent des oubliés du progrès social dans nos sociétés.

    Reply
  4. Sarah says:

    Bonjour Jacques,

    Merci pour ces beaux textes pleins d’émotions, de questionnement, de colère .. et d’espoirs pour des lendemains plus humains, plus justes et plus joyeux.

    Prenez soin de vous et de vos proches,

    Reply

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