#printemps
par Jacques Fabrizi

Printemps

Les derniers soubresauts de l’hiver s’estompent alors que s’installe la douceur d’une première journée de printemps, saison où, d’ordinaire, tout renaît à la vie. Cette année, ironie du sort, à l’aune de ce qui se passe en Ukraine, cette réalité a toute chance d’être contrariée. Au cours de l’attaque militaire russe contre l’Ukraine, le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH) a vérifié, au 15 mars 2022, un total de 726 décès civils, dont 52 enfants. En outre, plus de 1100 personnes auraient été blessées. Toutefois, le HCDH a précisé que les chiffres réels pourraient être plus élevés.
La guerre en Ukraine n’est pas sans rappeler certains printemps liés à des événements majeurs de l’Histoire. Printemps des peuples, Printemps de Prague, Printemps arabe…

Le Printemps des peuples représenta un événement important de l’histoire du XIXe siècle. En France, en 1848, face à une monarchie qui réservait le droit de vote aux plus riches et interdisait les réunions publiques, les citoyens se révoltèrent. La crise économique et la pauvreté, fruit d’un manque de travail, dopèrent les mouvements contestataires. À la même époque, une vague de révolutions aux aspirations nationales et libérales gagna plusieurs pays d’Europe : France, Italie, Allemagne, Autriche-Hongrie. Il en résulta un nouvel équilibre européen symptomatique de conflits et de tensions. La guerre qui opposa, en 1870, la France au royaume de Prusse et à ses alliés allemands en sera une des conséquences. Le traité de paix de Francfort, signé le 10 mai 1871, après la répression sanglante de la commune de Paris par Adolphe Thiers et les troupes versaillaises, prend acte de la défaite française. Il prévoit la cession de l’Alsace-Moselle et le versement d’une indemnité de guerre de cinq milliards de francs-or. Il entraîna pour la France un sentiment d’humiliation qui durera jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Le Printemps arabe prit naissance en Tunisie en réaction au despotisme, à la corruption et à l’absence de liberté qui sévissaient sous le régime du président Ben Ali. La fronde se répandit dans la région, de proche en proche, en Égypte, en Libye, au Yémen et à Bahreïn. Au niveau social et démocratique, le bilan s’avère décevant. En Tunisie, la révolution de Jasmin se heurte à l’autoritarisme du président Kaïs Saïed. Après l’assassinat de Mouammar Kadhafi, la Libye connaît le chaos et la guerre civile. En Syrie, Bachar El Assad se maintient au pouvoir, avec le soutien de Vladimir Poutine et de l’armée russe. À quel prix ? Un pays en ruine et un bilan humain effrayant : plus de 380 000 morts, dont 115 000 civils.

Le Printemps de Prague s’acheva dans la nuit du 20 au 21 août 1968 par l’entrée des armées du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie. Au début de l’année 1968, Alexandre Dubcek accéda au poste de secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque. Sa tentative de s’affranchir de la tutelle soviétique déboucha sur des réformes profondes : suppression de la censure, possibilité de voyager à l’étranger, libéralisation économique… Ce « socialisme à visage humain » selon les termes de l’ancien apparatchik attisa la colère de Moscou qui redouta une contagion dans d’autres pays de l’Est sous sa domination. La réaction du Kremlin avec de forts moyens de coercition, militaires et diplomatiques, ne se fit pas attendre.* Les images de Jan Palach, âgé de 20 ans, qui s’immola par le feu sur la place Venceslas à Prague, le 16 janvier 1969, pour protester contre l’écrasement du Printemps de Prague par les Soviétiques m’obsèdent encore.

La Russie de Vladimir Poutine renoue avec les vieux démons du passé. Elle réprime par la force tout élan démocratique. À ce stade des hostilités, compter sur la négociation pour résoudre ce conflit aux conséquences humaines dramatiques paraît illusoire. La diplomatie consiste souvent à s’accommoder du pire, de peur qu’il n’empire. Les sanctions économiques, décrétées par les pays occidentaux, semblent sans incidence sur la détermination du président russe ; il mène la guerre en Ukraine comme en Syrie, en Géorgie ou en Tchétchénie avec des bombardements massifs sans s’interdire le recours éventuel à des armes thermobariques et chimiques.

Le Printemps d’Ukraine viendra malheureusement compléter la liste des printemps de l’histoire dont les conséquences, en matière de justice sociale, de liberté et de démocratie, se révèlent plus que décevantes.

Pour célébrer cette première journée de printemps, il me serait agréable, le cœur léger, de fredonner ou de siffloter la chanson de Jacques Brel au titre éponyme, mais cela m’apparaît compliqué et décalé. Les images du conflit en Ukraine me hantent et me tourmentent. Ma voix se brise et se perd dans l’atrocité de la guerre et du désastre à venir… Je désire néanmoins me délester d’un excès de pessimisme et aspire à retrouver un tant soit peu de sérénité. Dans cette optique, je n’ai trouvé rien de mieux que le largo du concerto « la primavera » en mi majeur, RV269, d’Antonio Vivaldi** ; une œuvre qui a traversé les siècles et qui survivra aux écueils de l’Histoire et à la folie des hommes.

I’m a poor lonesome doctor…

 

* https://www.historia.fr/actu/le-printemps-une-saison-en-histoire
** Antonio Vivaldi, Concerto la primavera, en mi majeur RV269 — Rinaldo Alessandrini — Concerto Italiano

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