#plusjamaisça
par Jacques Fabrizi

Plus jamais ça

Tandis que la guerre en Ukraine fait rage, confortablement installés dans nos canapés devant nos écrans, l’on assiste au spectacle — si tant est que cela puisse s’apparenter à un spectacle — les yeux écarquillés, stupéfaits. « Plus jamais cela ! » Nous l’avons crié haut et fort, sur tous les tons. Nous l’avons répété ad libitum. En vain ! Les images et les reportages nous parviennent de manière virtuelle nous procurant un sentiment d’irréalité. Nous n’en croyons pas nos yeux. Le spectre du passé resurgit dans le présent. Après la guerre en Syrie, responsable de millions de morts et de réfugiés, la guerre en Ukraine, aux portes de l’Europe, génère la crainte d’une extension et d’une nucléarisation du conflit. Elle nous rappelle de funestes souvenirs.

L’on a souvent tendance à considérer la guerre comme étant celle de deux armées qui s’affrontent en oubliant que ce sont des êtres humains, comme vous et moi, qui mènent le combat et qui se retrouvent face à face dans un échange d’homme à homme. Dernièrement, j’ai relu Le grand voyage de Jorge Semprun*. Le dialogue entre l’auteur, d’origine espagnole, arrêté et emprisonné par la Gestapo en raison d’actes de résistance contre l’occupant nazi, et son geôlier, un soldat allemand enrôlé dans l’armée du IIIe Reich, m’a ébloui par son caractère intemporel et universel. Le transposer dans le contexte actuel sera chose aisée :

La sentinelle allemande était debout contre la grille et je me suis rapproché de la grille.
« Hier après-midi ? », je lui demande.
Son visage se crispe et il me regarde fixement.
« Quoi donc ? », dit-il.
« Étiez-vous de service, hier après-midi ? », je lui précise.
Il secoue la tête.
« Non », dit-il, « je n’en ai pas fait partie ».
Nous nous regardons sans rien dire.
« Mais, si on vous avait désigné ? »
Il ne répond pas. Que peut-il répondre ?
« Si on vous avait désigné », j’insiste, « vous auriez fait partie du peloton d’exécution ? »
Il a un regard de bête traquée et il avale sa salive avec effort.
« Vous auriez fusillé mon camarade. »
Il ne dit rien. Que pourrait-il dire ? Il baisse la tête, il bouge les pieds sur le sol humide, il me regarde.
« Je m’en vais demain », dit-il.
« Où ça ? », je lui demande.
« Sur le front russe », dit-il.
« Ah ! », je dis. « Vous allez voir ce que c’est qu’une vraie guerre. »
Il me regarde, il hoche la tête, et il parle d’une voix blanche.
« Vous souhaitez ma mort », dit-il d’une voix blanche.
Je souhaite sa mort ? Wünsche Ich seinen Tod ? Je ne pensais pas souhaiter sa mort. Mais il a raison, d’une certaine manière je souhaite sa mort. Dans la mesure où il continue d’être un soldat allemand, je souhaite sa mort. Dans la mesure où il persévère dans son être soldat allemand, je souhaite qu’il connaisse l’orage de fer et de feu, les larmes et les souffrances. Je souhaite de voir répandu son sang de soldat allemand de l’armée nazie, je souhaite sa mort.
« Il ne faut pas m’en vouloir. »
« Mais non », dit-il, « c’est normal ».
« Je voudrais bien pouvoir vous souhaiter autre chose », lui dis-je.
Il a un sourire accablé.
« Il est trop tard », dit-il.

Mon père, d’origine italienne, fut déporté à Buchenwald. Il a partagé, comme Jorge Semprun, le quotidien des camps de la mort. En tant que survivant, il a passé le reste de sa vie à œuvrer pour le devoir de mémoire. La fraternité entre les peuples devait permettre, selon lui, l’évitement de nouveaux conflits. Écrivant cela, mon regard s’assombrit et s’emplit d’une immense tristesse. Celle de constater que les leçons de l’histoire, une fois de plus, n’auront servi à rien. Qu’une fois encore des vies seront à jamais dramatiquement brisées ! Avec amertume, je ne peux qu’en faire le constat. Le constat d’une triste humanité.

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Jorge Semprun, Le grand voyage, Gallimard, 1963.

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