#particulière
par Jacques Fabrizi

Une journée particulière*

Chaque matin, je visite à domicile certains patients âgés qui ne sont plus en capacité physique de se rendre à mon cabinet. J’ai conscience de leur apporter un peu de chaleur humaine, un rayon de soleil dans leur quotidien maussade, à l’image du temps qui sévit souvent dans notre région…

« Avec un ciel si bas qu’un canal s’est perdu,
Avec un ciel si bas qu’il fait l’humilité
Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu,
Avec un ciel si gris qu’il faut lui pardonner. »**

D’ailleurs, ce matin, il pleut sans discontinuer, « à vache qui pisse », si vous me permettez cette métaphore pas très élégante, mais on ne peut plus explicite.

Je commence mes visites par Ercole***, 91 ans, hypertendu, diabétique insulino-requérant, artéritique et atteint d’un cancer de la vessie. Il se plaint depuis hier d’une asthénie intense, d’une fièvre élevée, de douleurs abdominales avec des diarrhées profuses. Il ne sort plus beaucoup, uniquement dans son quartier pour faire des courses. Il a reçu ses enfants et sa petite fille tous vaccinés à Nouvel An, mais ils n’ont pas pris la précaution de faire un autotest au préalable. Bien qu’Ercole ait reçu 3 doses de Vaccin Pfizer BioNTech, dans le contexte sanitaire actuel, je préfère le faire tester et lui prescris un traitement symptomatique.

Entre deux visites, histoire de ne pas être déconnecté de l’actualité, j’écoute les dernières nouvelles à la radio, peu importe la station, les informations qui y sont distillées sont à quelques nuances près identiques hormis peut-être sur la forme : « Pass vaccinal : l’Assemblée suspend de nouveau les débats. Pour la deuxième fois en deux soirées, l’Assemblée nationale a suspendu les débats prévus sur le projet de loi transformant le pass sanitaire en pass vaccinal. Après les propos ˮd’Emmanuel Macron sur les non-vaccinés, les débats sur le pass vaccinal sont de nouveau suspendus à l’Assemblée. ‟Les conditions d’un travail serein ne sont pas réuniesˮ, a déclaré, mercredi aux environs de 2 heures du matin, le président de séance, Marc Le Fur (Les Républicains, LR). La décision a été prise après les propos d’Emmanuel Macron, qui, dans un entretien face aux lecteurs du Parisien, a déclaré vouloir ‟emmerderˮ les non-vaccinés. Les groupes d’opposition exigeaient la venue du Premier ministre, Jean Castex, pour expliquer les déclarations du chef de l’État. En vain. »

Affligeant ! En même temps, cela faisait longtemps que le Chef de l’État tournait autour du pot sans jamais oser l’avouer aussi crûment ! En l’espèce, il s’agirait plutôt d’un vase de nuit. Et dire que l’on va devoir subir ce genre de déclaration pendant encore quatre longs mois. Une manière de faire diversion et d’occuper l’espace médiatique à coup de petites phrases assassines, de propos injurieux, d’insultes, pour faire le buzz sur les réseaux sociaux. La campagne pour les élections présidentielles, alors que tous les candidats ne se sont pas encore déclarés, s’est déplacée à droite et à la droite extrême ; la gauche demeure plus que jamais divisée avec une pléthore de candidats motivés par leur ambition et obnubilés par un égotisme démesuré.

Je rends ensuite visite à Augustine, 95 ans, qui réside dans un foyer pour personnes âgées. Le hall d’entrée est encore teinté des restes languissants d’un Noël qui s’éternise. Une cheminée factice simule des briques d’un rouge éponyme à côté d’un sapin artificiel chichement décoré et au pied duquel gisent de faux cadeaux emballés dans du papier de circonstance. Ce décor m’apparaît à l’image, que se font certains, de la vieillesse, une vie prolongée sans doute inutilement et sans grand intérêt ? Cette conception, à la limite de l’âgisme, me désole. Augustine est suivie pour une insuffisance cardiaque et des troubles mnésiques débutants. Elle me demande comment je vais et je trouve cette attention touchante ; elle me propose une truffe au chocolat, un cadeau de sa fille avec laquelle elle se chamaille sans cesse, des querelles sans fin souvent pour des vétilles. Je l’écoute, je l’examine et lui renouvelle son traitement. Elle me raccompagne sur le pas de sa porte avec son déambulateur et me fait un signe de la main alors que je m’éloigne.

En chemin, pour me rendre chez Félicie, le feu tricolore passe au rouge ; je suis à l’arrêt devant la devanture du café du commerce, fermé depuis de nombreuses années comme tous les commerces dans cette ancienne rue commerçante. J’en profite pour consulter mon smartphone et lire mes mails. Je découvre un mail de Jérôme ! Il m’en envoie presque tous les jours depuis le début de l’épidémie. J’ai l’impression qu’il ne peut plus se passer de moi, bien qu’on ne soit pas vraiment ami. Ses mails sont toujours intitulés « DGS-URGENT N° XXXX-XX ». Sans doute l’avez-vous compris, il s’agit de Jérôme Salomon, le directeur général de la Santé, démissionnaire, mais toujours en fonction ; il me précise : « L’accélération de la campagne nécessite l’implication accrue de tous les acteurs, que ce soit les centres de vaccination ou les professionnels de santé de ville, dont la mobilisation a été très forte en décembre. » Coup de semonce, en gras dans le texte : « Toutefois, les commandes effectuées sur le portail de commande ce lundi à 18 h 30 sont nettement inférieures aux niveaux enregistrés les semaines précédentes : en baisse de 27 % par rapport aux commandes passées à la même heure lundi dernier. » Traduction : peut mieux faire… Il profite même de ce message pour me remercier « encore de [mon] soutien et de [ma] mobilisation exceptionnelle et pour [me] présenter [ses] meilleurs vœux pour la nouvelle année ». Sans commentaire ! Je fais défiler les mails et je m’attarde sur un courriel de l’ARS-GRANDEST-DT54 qui m’incite à prendre des gardes, car « dans le cadre de la permanence des soins ambulatoires, le secteur de Longwy/Longuyon/Villerupt rencontre des difficultés pour trouver des médecins volontaires pour assurer les permanences sur 2 dimanches de janvier ».

À 69 ans, quatre ans après avoir liquidé mes droits à la retraite et toujours en exercice, m’acquittant d’une cotisation obligatoire à la CARMF (Caisse Autonome de Retraite des Médecins de France) sans points de retraite supplémentaires, j’estime avoir amplement rempli ma mission. “Place aux jeunes”, même si selon Sacha Guitry, il faut se méfier des vieux qui parlent ainsi. Sauf que de jeunes médecins qui souhaitent exercer le métier de généraliste, il n’y en a pas, il n’y en a plus. Qui rêverait, après 10 années d’études, d’une profession dont l’acte de consultation est sous-payé — moitié moins que la moyenne européenne, le coiffeur installé en face de mon cabinet demande également 25 € pour une simple coupe de cheveux, sans évoquer la ridicule indemnité de déplacement de 10 € quand je me déplace à domicile — acte de consultation non revalorisé depuis des lustres qui incite même certains patients, par compassion, à me proposer des pourboires et, pour parfaire le tableau, une profession sans aucune promotion de carrière ? Forcément, les candidats ne sont pas légion. Il faudrait comme l’affirmait, Emmanuel Macron, dans un livre paru en 2016, alors qu’il n’était que candidat à l’élection présidentielle, une révolution. Bien entendu, la révolution n’a pas eu lieu et n’aura pas lieu s’il est réélu, comme toutes les promesses électorales.

Félicie réside également dans une résidence pour personnes âgées, mais ici les décorations de Noël ont déjà disparu. Félicie, 94 ans, m’attend en compagnie de sa fille, toujours présente lors de mes visites. Félicie souffre d’une démence fronto-temporale débutante. Elle m’accueille de manière chaleureuse avec des paroles désinhibées : « Ah, voilà mon chéri ! » En période Covid-19, on ne serre plus les mains, alors je la regarde dans les yeux et je pose ma main sur son épaule en lui demandant si elle va bien. « Je vais toujours bien quand je vous vois » me répond-elle. Félicie est souvent en conflit avec les auxiliaires de vie qui s’occupent d’elle et qui manquent cruellement de formation. Félicie adopte parfois à leur encontre des attitudes d’opposition et leur tient des propos véhéments. Il y a six mois, un prestataire de service a mis fin à son contrat par incompréhension de ses troubles du comportement inhérents à sa pathologie. Malgré tout, sa fille se montre très attentionnée vis-à-vis de sa mère et multiplie les aides à domicile pour éviter un placement en EHPAD. Après l’avoir examinée, je m’assieds et je fais le point sur les traitements et les différents problèmes en cours. Je prends congé de Félicie tandis que je poursuis la conversation avec sa fille qui m’accompagne jusqu’à l’ascenseur.

De nouveau dans ma voiture pour rentrer au cabinet et enchaîner les consultations, je renonce à écouter les infos et je sélectionne Musiq3, une station belge qui diffuse souvent de la musique baroque. Il est vrai que j’exerce mon activité à quelques kilomètres de la frontière et que cela présente parfois des avantages. Peter Wispelwey interprète la sarabande de la 2e suite de Jean Sébastien Bach pour violoncelle seul. Pourquoi ne l’ai-je pas fait plus tôt ? Dès les premières notes, je reconnais le son feutré et délicat des cordes en boyau. Quelle profondeur, quelle gravité et quelle tendresse à la fois mêlées ! Une musique à jamais originale et fascinante. Je ne m’en lasse pas.

Quel contraste avec la cacophonie de la basse-cour politicienne et leurs combats de coqs exacerbés par les échéances électorales à venir.

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Une journée particulière, film d’Ettore Scola, avec Sophia Loren et Marcello Mastroianni, 1977.
** Jacques Brel, Le plat pays, 1962.
*** Les prénoms ont été changés.

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