#méthode
par Jacques Fabrizi

Questions de méthode*

La question du pass sanitaire et de l’obligation vaccinale divise les Français et génère une nouvelle fracture sociale. Petite revue de presse pour tenter d’en comprendre la genèse.

Lors de son allocution solennelle, le 24 novembre 2020, le président de la République, Emmanuel Macron, avait pris l’engagement auprès des Français en assurant : « Je veux aussi être clair : je ne rendrai pas la vaccination obligatoire. »

La nomination par le gouvernement, le 3 décembre 2020, du Professeur Alain Fischer dans le rôle du « Monsieur vaccin » pour piloter sa stratégie vaccinale anti-Covid-19 devait inspirer la confiance dans un contexte de réticence importante vis-à-vis des vaccins. Cependant, lors de sa première conférence de presse, il s’était montré pédagogue, mais aussi très prudent sur l’état actuel des connaissances : « Pour l’instant, nous ne disposons que de communiqués de presse de la part des industriels. Nous attendons avec impatience des publications scientifiques, avait-il expliqué. Deuxièmement, par définition, le recul à ce jour sur l’évaluation de la sécurité et l’efficacité de ces vaccins ne dépasse pas 2 à 3 mois. Les données ne sont pas encore complètes non plus pour savoir si le vaccin protège contre la transmission. » Par ailleurs, dans une interview au Journal du dimanche, le 7 décembre 2020, il précisait qu’il entendait rétablir la confiance à l’égard de la vaccination « en évitant les injonctions », tout en s’appuyant sur l’ensemble de la société.

Olivier Véran, le ministre des Solidarités et de la Santé, dans une interview également au Journal du dimanche du 27 décembre 2020, affirmait : « La vaccination n’est ni de droite ni de gauche ! » Il précisait : « Je ne veux rogner sur aucun des principes sur lesquels je me suis engagé : liberté de choix, aucune obligation de se faire vacciner. »

« Des courbes de vaccination qui plafonnent, des prises de premier rendez-vous en baisse, des créneaux libres dans certains centres : la campagne de vaccination contre le Covid-19 semble marquer le pas. Certains y voient l’approche du fameux “plafond de verre”, limite aussi invisible qu’infranchissable sur le chemin de l’immunité collective. D’autres font ressurgir le spectre d’une France “antivax”, qui planait il y a six mois, avant de s’évanouir au printemps. »**
Dans une allocution télévisée, la huitième depuis le début de la crise, le chef de l’État, pour freiner une « reprise forte de l’épidémie » de Covid-19 « qui touche tous les territoires » avec le variant Delta, a misé sur « un atout maître : le vaccin » ! Le pass sanitaire sera étendu et progressivement imposé à l’entrée dans la plupart des lieux publics, les tests PCR seront payants et une obligation vaccinale imposée à tous les soignants…

Le Temps, site d’information suisse, titrait le 12 juillet 2021 juste après le discours présidentiel : « Macron lance la traque aux non-vaccinés » en précisant : « On se souvient de la formule “Nous sommes en guerre contre le virus, cet ennemi invisible”, assénée par Emmanuel Macron en mars 2020, à l’orée du premier confinement. Cette fois, c’est une autre guerre que le président français a décidé de lancer, sans employer le terme, en réactivant dès ce mardi l’état d’urgence sanitaire, levé depuis le 1er juin dernier : une guerre contre les non-vaccinés, qui dès le début août, commenceront à être exclus de nombreux lieux publics et des moyens de transport. »

Le message de fermeté d’Emmanuel Macron semble avoir été entendu puisque dans la foulée du discours présidentiel, Doctolib a connu un record avec 20 000 rendez-vous par minute pris sur le site ; le PDG de Doctolib s’en frotte les mains. Une enquête, menée par Nathalie Bajos, directrice d’études à l’Inserm, et Alexis Spire, directeur de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales, relatée dans Le Monde du 25 juin 2021, met en évidence que l’hostilité à la vaccination apparaît plus importante dans les catégories sociales défavorisées et « qu’il existe une corrélation très importante entre l’intention vaccinale et la confiance envers le gouvernement et sa politique sanitaire. Ce phénomène, classique dans les études sur l’adhésion vaccinale, est ici amplifié par les diverses controverses rencontrées dans la gestion de la pandémie. » À la suite de cette enquête, le professeur Alain Fischer a déclaré au Monde : « À côté des centres, il faut ajouter des approches ciblées. » Nous avons commencé à le faire, il faut intensifier ce mouvement. C’est plus difficile, cela demande plus de temps, plus de monde, mais c’est indispensable. »** Exemples à la clé, un centre de vaccinations sans rendez-vous a été ouvert pendant deux jours au Parc Waligator de Maizières-lès-Metz et les Sapeurs-Pompiers de Meurthe-et-Moselle 54 annoncent sur Facebook : « Et si on faisait VACCIN/PISCINE/BARBECUE ce week-end ? Ouverture exceptionnelle du centre Prouvé dimanche 18 juillet 2021. »

Qu’il faille atteindre une immunité collective pour sortir de la nouvelle menace des variants, le Delta actuellement, mais aussi ceux à venir, ne me paraît pas contestable. De même, on ne peut que s’indigner et réprouver les dérives des opposants à la vaccination auxquelles on a pu assister ces derniers jours. Cependant, les affirmations paradoxales du chef de l’état, du ministre de la Santé et des instances sanitaires n’apparaissent-elles pas comme le ferment de la contestation actuelle ? L’injonction et la coercition vaccinale ne semblent pas de bon aloi pour apaiser le débat et risquent au contraire d’accentuer les clivages. Les propos du professeur Alain Fischer, président du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale (COSV) dans une interview accordée le 7 décembre 2020 au Journal du dimanche paraissent lointains et semblent avoir été oubliés : « L’adhésion de la population sera favorisée par “des messages bien faits, ciblés, répétés” en évitant les arguments d’autorité, les injonctions émanant des responsables sanitaires » en précisant que pour ce faire il comptait sur les professionnels de santé pour informer la population : « généralistes, pharmaciens, infirmières libérales ». Dont acte !

Les médecins généralistes, qualifiés de pivot du système de santé, de maillon incontournable de l’organisation des soins primaires, investis de la confiance de leurs patients ont été encore une fois évincés de la campagne de vaccination au détriment des vaccinodromes. C’est un constat d’échec manifeste. Ce fut déjà le cas lors de l’épidémie de grippe H1N1 en 2009. Le ministre de la Santé semblait pourtant l’avoir compris en affirmant haut et fort lors du lancement de la campagne de vaccination le 27 décembre 2020 : « Notre choix politique, c’est de faire reposer la campagne sur les médecins et les soignants. C’est la clé de la confiance et de l’efficacité. » Encore un dit dédit !

Le dernier mail du directeur général adjoint de la santé (qui assure l’intérim depuis la démission de Jérôme Salomon) et du responsable de la Task Force Vaccination constitue une éloquente illustration de la conception que se font les instances sanitaires au sujet de « la participation active » qu’ils attendent des médecins généralistes : « Afin d’accroître la couverture vaccinale des Français durant l’été, les flacons de vaccin Pfizer-BioNTech non utilisés dans les centres de vaccination sont mis à la disposition de tous les professionnels libéraux habilités à commander sur le portail de télédéclaration. » C’est ce qui s’appelle être considérés comme la dernière roue de la charrette, condamnés comme « les restaurants du cœur » ou autres associations caritatives à venir récupérer les invendus, en limite de péremption, des grandes surfaces.

La vaccination anti-covid-19, comme toute autre vaccination demeure « un acte médical qui doit s’inscrire dans le cadre habituel de la relation patient-médecin. »*** Cela pourrait passer pour un truisme, mais le rappel d’une telle évidence n’est peut-être pas inutile. Ne serait-il pas grand temps que la vaccination réintègre le champ de compétences des médecins généralistes ? La méthode ne gagnerait-elle pas en efficacité ?

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Jean-Paul Sartre, Questions de méthode, Collection Tel (n° 111), Gallimard, 1986.
** Le Monde, le 25 juin 2021.
*** France Assos Santé, Communiqué du 29 décembre 2020.

7 replies
  1. Jean-Marc DURIEZ says:

    Comme toujours le docteur Fabrizi est factuel. A l’aide de déclarations récentes du Président Macron, du professeur Salomon, entre autres, (déclarations d’ailleurs très récentes) il met le doigt sur les injonctions contradictoires de nos gouvernants, sur leurs reniements et leurs mensonges. Je sais combien il a essayé de jouer son rôle de médecin dans le processus de vaccination et combien il s’est heurté à l’implacable “logique” de l’administration qui fait tout pour privilégier les vaccinodromes au détriment de la proximité médicale au mépris de l’efficacité. Chaque semaine, un bol d’air rafraichissant dans une atmosphère de plus en plus empuantie.

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  2. DURONIO Sylvie says:

    Je remercie mon médecin de s’exprimer librement sur la crise sanitaire qui nous touche depuis un an et demi.Ses billets d’humeur sont toujours étayés de réelles informations . Il porte sa voix dans le respect de ses patients qu’il considère depuis de nombreuses années comme des êtres pensants et non comme des cas à QR
    Code.J’aimerai que chaque medecin que je rencontre se pose et nous pose au tant de questions que lui.
    Encore merci Docteur. Non vous n’êtes pas seul.
    Sylvie DURONIO

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  3. Spillmann Philippe says:

    La lecture régulière des billets du Dr Fabrizi est un contrepoint salutaire au matraquage continu des chaines d’info sur la situation sanitaire. Ce point de vue d’un médecin généraliste qui a les pieds dans le réel est indispensable, d’autant plus que chaque publication est appuyée sur des faits et des déclarations avérées et vérifiables. En tant que patient, suivi depuis 40 ans, ma confiance va sans conteste d’abord à mon médecin généraliste, et pas à un ministre de passage, fut-il médecin lui-même… Philippe SPILLMANN

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  4. Alfonso Morreale says:

    Encore un billet d’humeur rempli de pertinence et de cohérence…
    Imposer de manière autoritaire les choses crée toujours un sentiment d’oppression, de soumission qui annihile toute confiance réciproque.
    Personnellement, je faisais partie des “hésitants”, et grâce à l’échange constructif et rassurant avec mon médecin généraliste, je me suis décidé avec sérénité à me faire vacciner. Merci au Dr Jacques Fabrizi pour son écoute, son respect et son dévouement pour ses patients et merci pour ses billets d’humeur qu’il me plairait de voir publiés dans un recueil.

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  5. Martine ETIENNE BERTOZZI says:

    Merci Docteur FABRIZI
    Je dirais : “c’est mieux en l’écrivant”! , en lisant ce “billet d’humeur”, outre les “remises à jour” des décideurs qui nous commandent, il m’apparait une réflexion d’actualité (actualité qui date) : la marchandisation de la santé et ses conséquences. En effet, tout comme le facteur qui ne doit plus posséder sa tournée car connaissant bien ses usagers, il rend des services qui échappent au commerce et aux profits, le médecin traitant (le médecin de famille) lui aussi quelque part échappe au mercantilisme…La télé médecine est “plébiscité” et en ces temps de pandémie, le bon docteur (ou doctoresse) est tout simplement effacer du circuit! Doctolib s’occupe de tout…
    On vit une époque formidable!

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  6. Elisabeth says:

    Merci Docteur pour ce nouveau billet d’humeur, il m’ apporte clarté, oxygène, transparence dans ces périodes si difficiles. Merci pour tout ce que vous faîtes.
    Vive “the Poor lonesome doctor”, ou plutôt ” the famous docteur”, j’ai confiance en lui et le respecte. Chapeau bas…
    A bientôt de vous relire,
    Elisabeth

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  7. Metha says:

    Vive la liberté d’expression et vive notre poor lonesome doctor.

    Libre, vous êtes libre Docteur, vous visez si juste avec votre plume,
    le célèbre cavalier solitaire n’est plus le seul à tirer plus vite que son ombre.

    Gardez toujours votre plume à la ceinture, et dégainer la comme vous savez si bien le faire.

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