#mains
par Claude Sérillon

Le laveur de mains

Longtemps il avait été courbé, agenouillé, quelquefois, au hasard d’un long trottoir de boulevard, assis sur sa caisse. Il était cireur de chaussures. Comme son père et sa sœur aînée qui d’ailleurs se débrouillait mieux parce qu’elles savait raconter des histoires, divertir la personne au dessus d’elle, basculée dans un fauteuil en toile qu’elle avait déniché dans une foire à tout. Pas simple d’attirer l’attention du marcheur, de lui faire remarquer sans le désobliger que ses pieds méritaient un soin, que le cuir était en train de s’affaisser sous la poussière et les attaques humides des chaussées citadines. Il faut être habile et surtout demeurer à sa place, lui avait conseillé son père. Se mettre toujours un étage en dessous. Ne pas paraître plus grand, trop visible. Cirer, c’est un beau geste mais il doit rester dans le domaine du bas, du ras du sol, de la modestie permanente. Les gens d’en haut n’aiment pas être toisés. Sages enseignements qui lui profitaient. Il cirait consciencieusement, doucement mais avec une énergie contenue qui permettait un résultat visible à l’œil nu. Une fois debout le client pouvait admirer ce qu’il avait en bas, se risquait parfois à un compliment comme on alimente une compassion ou que l’on donne une pièce à la main qui se tend à la sortie des messes.

Il possédait une double boîte en acajou, avec quatre rangées pour placer ses produits et un socle ouvert où chiffons et brosses faisaient excellent ménage. Il les renouvelait régulièrement afin de ne pas être pris en défaut par un maniaque de la propreté. La mésaventure arriva un jour de mauvais temps, alors qu’une paire de bottes noires d’origine célèbre se présentait allongée par un ventripotent personnage couvert d’un imperméable vert, d’un chapeau feutre et d’un parapluie. Un précautionneux. Il nota des tâches sur le chiffon de lustrage et refusa de payer. Son dédain le blessa durablement.

Il te faut veiller aux détails. Tu es un artisan du détail avait répondu son père. Le mot artisan l’avait galvanisé. Il avait même osé, un samedi de belle recette, exprimer une certaine fierté de son métier alors qu’il buvait une bière fraîche en terrasse et qu’il conversait avec le serveur. Celui-ci, en habit de croque-mort avec cravate tire-bouchonnée, haussa les épaules et s’éloigna pour servir une coupe de champagne à deux femmes toilettées.

L’été, il était très difficile de gagner sa vie. Les espadrilles, les tongs, les savates avachies, les baskets en tous genres n’étaient pas propices au cirage attentif et protecteur.

Il attendait en vain aux entrées des grands hôtels et parfois à l’intérieur avec l’autorisation du liftier, Souleymane, un brave type, souriant comme ce n’est pas possible et gentil comme rarement, un Sénégalais qui supportait quelque soit le temps un uniforme solennel en gros drap, indiquant les quatre étoiles de l’établissement. Mais, pendant juillet ou août, peu de personnes s’attardaient, évitant même en faisant un détour de s’approcher de cet homme aux mains marquées par les couches de cires mal nettoyées à force d’entretiens délicats successifs. Les ongles étaient foncés, les mains trahissaient des heures de travail avec des rides curieuses, des creux et des cals, des lignes interrompues et des marques sombres insensibles aux savons.

— Ils courent, ils ne font plus gaffe. Tu devrais changer.
Souleymane était de bon conseil. Il aimait bien le cireur malgré son prénom, il le plaisantait.
— Nestor ! Tu penses que tu vas t’en sortir avec un prénom pareil ?
— Mon père s’appelle Nestor.
— Ah bon, manque d’imagination héréditaire ?
Et il partait dans un éclat de rire à répétition.
— Mais faire quoi d’autre ?
— Te relever d’abord.
— Me relever ?
— Oui, être debout, les regarder bien en face, à hauteur d’homme et de femme. Ne pas baisser les yeux. Ils ont besoin de toi de toute façon.
— Mais je ne peux pas cirer des chaussures debout, avec les mains levées et au même niveau qu’eux !
— Alors deviens laveur de mains !

La mode était née les mois récents de maladie générale. La recommandation officielle précisait cinq à dix fois par jour. Aussitôt des fontaines d’eau avaient été installées, des lavabos vendus en séries, des torchons et serviettes distribuées. Le lavage des mains était obligatoire, surveillé. Dans ces conditions, les plus malins se promenaient avec des nécessaires de toilette (drôle de nom pour un étui toujours humide), des récipients contenant des lessives, des serviettes ou lingettes imprégnées d’eau de Javel. Les débuts avaient été laborieux. On n’avait pas l’habitude. Le danger de contamination était la justification de l’urgence du lavage des mains. Instauré, imposé, il provoquait des embouteillages, des files d’attente, des bousculades, des heurts et mauvaises humeurs.

— Laveur de mains ?
— Un bac, de l’eau, du bon savon de Marseille, des serviettes immaculées et, hop, tu proposes ton aide. Mais là, tu es bien en face, yeux dans les yeux, propre et élégant. Toi-même !

Nestor rentra chez lui, récura ses ongles, se lava plutôt deux fois qu’une, se parfuma et puis se mit en quête du bon matériel. Ce ne fut pas très difficile. Il aménagea le porte-bagage de son vélo, s’habilla d’un costume sombre et d’une chemise sobre, discrète, et sortit vers l’aventure.

« Laveur de mains, laveur de mains ! »
Autrefois, c’était vitrier, lui confia un vieil homme, son premier client, qui lui adressa des sourires, le remercia trois fois et lui promit de faire savoir qu’un laveur de mains était en ville.

Et Nestor découvrit la possibilité de vivre bien droit sur ses jambes, la conversation chaleureuse, la douceur des mains tendues, la délicatesse des doigts. Il apprit très vite à en parler, du pouce et de ses aspérités, de l’index souvent le plus affiné, du majeur révélant des caractères mous ou autoritaires, de l’annulaire pourvu ou pas de bagues (ah, les bagues et autres bracelets, ceux-ci nécessitaient des précautions car ils étaient des signes d’intimités sentimentales ), puis de l’auriculaire parfois ridicule, rarement digne de cette fin de main où la délicatesse rejoint les paumes. Les phalanges, le poignet, le dos de la main toujours surprenant, lisse ou parsemé de points bruns, que de paysages à raconter.

Nestor devint incollable. On le recherchait. Il se multipliait, lavait des dizaines de mains de gauchers et de droitiers, d’enfants turbulents et de femmes aussi. Soucieuses de propreté et de sécurité, elles étaient les plus attentives et exprimaient toujours des réticences sur la nocivité du savon utilisé. Elles évoquaient leurs crèmes préférées, des onguents aux huiles essentielles mais se ravisaient lorsque Nestor leur prenait la main. Il le faisait avec un empressement presque amoureux, une attention silencieuse qui, bientôt se transformait en caresses furtives. Elles aimaient. Nestor eut du succès. Il allongeait ses journées et s’abandonnait à des séances de lavage plus longues pour des clientes dont il rêvait de les accompagner sur un bord de mer bleue. Pour quelques secondes de plus, il se lançait dans des poésies. Les mains lui faisaient tourner la tête.

Souleymane vint le surprendre un soir de dimanche. Il n’était pas en livrée et avait endossé un boubou magnifique, plein de couleurs.
— Alors mon ami les affaires sont belles ?
Nestor un instant déstabilisé voulut lui saisir les mains et s’apprêtait à les lui laver.
— Ça va, je le fais moi-même.
— Mais alors…
— Alors ? Mais je ne te vois plus ! Plus besoin de moi ?
— Pas le temps
— Oh, le temps, Nestor, c’est une idée d’homme blanc. Il le dépense, il le gâche, il ne le voit pas passer. Tu as ciré des chaussures, et maintenant tu laves des mains, c’est bien. C’est dans ton histoire. Mais il te reste les cœurs. Que feras tu avec les cœurs ?
— Comment ça, que veux-tu dire ?
— Tu vas commencer par les livres, puis tu iras voir les peintures, les sculptures, puis tu écouteras de la musique, regarderas des danseurs, tu pourras apprendre à chanter, et puis tu apprécieras le silence…
— Mais je vais vivre de quoi ? Laveur de mains, ça rapporte !
— Il te manquera toujours quelque chose si tu ne fais que ça, si tu t’engouffres dans ce monde de fous qui ne savent même plus se laver les mains seuls.
— Et alors toi, tu vas faire quoi ?
— Cher Nestor, nous ne nous reverrons plus de sitôt. Je pars rêver et j’emmène des tas de gens, des riches, des pauvres, des mains propres et des pieds luisants. On va se raconter de belles histoires…
— Et on peut vivre de ça ?
— On peut essayer…

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