#long
par Jacques Fabrizi

Covid long

Devant la boulangerie, la file d’attente est longue ce matin, comme au printemps 2020 lors du premier confinement. Il est vrai que depuis que la vague Omicron est venue surexprimer la vague Delta, les cas de Covid-19 explosent de manière exponentielle ; cela oblige certains commerçants à limiter le nombre de clients dans l’enceinte de leur magasin, comme dans cette boulangerie de quartier, où l’on n’accepte plus que trois personnes en même temps avec obligation de porter le masque. Le pass vaccinal n’est toutefois pas encore exigé… L’attente est longue, le week-end, on ne se contente pas d’une simple baguette ; on a plutôt tendance à se faire plaisir, et quoi de mieux qu’une petite pâtisserie pour apporter un peu de douceur dans notre quotidien ; cela me paraît absolument humain. Mon esprit virevolte au gré des clients qui pénètrent tour à tour dans la boulangerie ; cette jeune femme me fait penser, je ne sais pourquoi, à Un long dimanche de fiançailles* ou cet homme âgé, courbé sous le poids des ans, au film Le jour le plus long** ; n’est-il pas vrai que nous sommes toujours en guerre ? Long, c’est aussi le qualificatif de certains Covid-19 dont les symptômes se prolongent au-delà de ce qui est habituel.

Sous un soleil d’hiver, l’attente se prolonge ; comme nombre de personnes qui me précèdent, je consulte mon smartphone. Je parcours la version numérique du journal local***. « Jeudi, le Parlement a finalement adopté sa proposition de loi visant à créer une plateforme de suivi des personnes souffrant de Covid long. Son objectif est de permettre “une prise en charge améliorée, une reconnaissance globale cohérente avec l’organisation du système de soins et constituant un réel apport pour les patients”, selon la rapporteuse du texte au Sénat, Nadia Sollogoub. Les personnes souffrantes ou ayant souffert de symptômes post-Covid pourront, sur la base du volontariat, s’y référencer. Le rapport sénatorial a insisté sur la nécessité de donner aux médecins des outils d’analyse et d’aide au diagnostic afin de les aider à mieux accompagner et prendre en charge les patients atteints de symptômes post-Covid. »

Cet article me renvoie spécifiquement à une de mes patientes que j’accompagne et à qui je consacre une écoute spécifique. Il est vrai que je ne la prends pas « en charge », mais « en soins » ; cela peut paraître insignifiant, mais cette nuance sémantique se révèle pour moi essentielle. Les patients que je soigne ne représentent pas, à mes yeux, une charge mais une part d’humanité, et c’est ce qui me motive dans mon exercice au quotidien. Sarah****, 61 ans, est infirmière dans un établissement pour personnes âgées dépendantes au Luxembourg ; elle adore son métier, même si elle a contracté le Covid-19 au cours de son travail. Elle souffre de Covid long depuis plus d’un an et bénéficie d’un suivi depuis près de 9 mois dans le cadre d’une étude multicentrique dénommée de manière très suggestive « Cocolate » dont le but est de suivre l’évolution de la symptomatologie des personnes qui présentent un Covid long. Sa symptomatologie Covid-19 a commencé début novembre 2020 avec test RT-PCR positif. Il y a eu pendant trois semaines des épisodes de fièvre modérée, associés à une asthénie intense et des douleurs diffuses insomniantes qu’elle décrivait en coup de poignard. Il n’y avait pas, à ce moment-là, de signe respiratoire particulier. Son oxymétrie, surveillée régulièrement, n’a révélé aucun épisode de désaturation. Je lui ai prescrit un arrêt de travail jusqu’à la fin novembre 2020. Deux tentatives de reprise du travail ont échoué, car elle ne parvenait pas à exercer ses tâches professionnelles habituelles en raison d’une fatigabilité excessive. La symptomatologie initiale s’est étoffée, par la suite, d’épisodes de douleurs et d’oppressions thoraciques, mais aussi des troubles ORL à type dysosmie avec impression de respirer de la fumée, du brûlé associé à un trouble du goût fait de sensations métalliques dans la bouche, de chaleur et de brûlure de la sphère ORL quasi permanentes. Par ailleurs, une anxiété exacerbée et des troubles cognitifs à type de lenteur d’idéation et de troubles de la mémoire immédiate pour lesquels elle bénéficie de séances d’orthophonie sont venus compléter le tableau clinique.

Elle est très invalidée par tous ces symptômes dans sa vie quotidienne. Mais est-ce bien surprenant ? La demande de reconnaissance de maladie professionnelle a été acceptée au Luxembourg. Par contre, le protocole de soins rédigé dans le cadre d’une affection de longue durée « hors liste » en France, où elle réside et se fait soigner, a été refusé par le médecin-conseil de la CPAM. Elle a bénéficié, sur mon conseil, d’un séjour thermal dans l’indication Covid long aux thermes de Brides-les-Bains, sauf qu’il le fut à ses frais. Après plus d’un an d’évolution des troubles, cette patiente a toujours l’impression de ne pas « en voir le bout ». Sur le plan professionnel, elle bénéficie d’une reprise progressive comme cela est recommandé dans les syndromes de fatigue chronique et comme les instances européennes le recommandent dans les cas de syndrome post-Covid.

Tandis que j’avance doucement, mais sûrement dans la file devant la boulangerie, j’enrage. En février 2021, la HAS (Haute Autorité de Santé) avait publié des « Réponses rapides pour aider les professionnels de santé à identifier et prendre en charge les patients présentant des symptômes prolongés de Covid-19 »*****. En juillet 2021, la revue Prescrire avait réalisé un article qui faisait le point sur le même sujet******. Alors, de grâce, mesdames et messieurs les parlementaires, cessez de légiférer pour légiférer en n’apportant aucune aide, si ce n’est de manière redondante, aux médecins et aux patients concernés. N’est-ce pas encore une loi de plus, une loi de trop dont patients et médecins n’ont que faire ? Quittez “les ors de la République” et regardez la France d’en bas. Les patients aspirent simplement à être reconnus dans leur souffrance et les médecins dans leur champ de compétences.

Voilà, c’est mon tour, je n’ai pas eu le temps de réfléchir à ce que j’allais acheter ; j’improvise une baguette au levain et, pourquoi pas, soyons fous, un Paris-Brest, comme un prélude à un voyage immobile par temps de Covid-19.

I’m am a poor lonesome doctor…

 

 

* Un long dimanche de fiançailles, film franco-américain réalisé par Jean-Pierre Jeunet, sorti en 2004.
** Le jour le plus long, film américain réalisé par Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, Gerd Oswald et Darryl F. Zanuck, sorti en 1962.
*** Le Républicain Lorrain, samedi 15 janvier 2022.
**** Le prénom a été changé.
***** https://www.has-sante.fr/jcms/p_3237458/fr/covid-19-diagnostiquer-et-prendre-en-charge-les-adultes-presentant-des-symptomes-prolonges
****** Revue Prescrire, juillet 2021, Tome 41, N° 453.

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