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par Jacques Fabrizi

Libération conditionnelle

Afin de redonner le moral aux Français et à moins d’un an de l’élection présidentielle, même si la circulation du virus continue à susciter une réelle inquiétude, le spectacle n’était pas, mercredi 19 mai 2021, dans les salles de cinéma, mais devant les terrasses des cafés et des restaurants. Le président de la République et le Premier ministre ont tenu à participer à cette nouvelle étape du déconfinement, confirmant s’il en était besoin que l’agenda était éminemment politique. Outre les restaurants entre deux averses, l’ensemble des commerces, les musées, les salles de théâtre et les cinémas ont retrouvé leurs clients et publics après plus de six mois de fermeture. Incarnant « en même temps » Saint-Nicolas et le Père Fouettard, personnages bien connus en Lorraine, le chef de l’État s’est réjoui de ce début de « retour à la vie normale », mais a néanmoins enjoint les Français à rester prudents, « ce n’est pas la bamboche du jour au lendemain » a-t-il prévenu.

En effet, si le relâchement des mesures est trop rapide, les spécialistes craignent une quatrième vague en juin ou cet été. Les motifs de préoccupation ne sont pas, de fait, totalement inexistants. D’abord, dans certaines régions, et notamment en Île-de-France, la pression hospitalière demeure importante et dépasse les 108 %. Par ailleurs, dans une quinzaine de départements, si les hospitalisations sont en recul, le nombre de cas est de nouveau légèrement à la hausse. Les inquiétudes se concentrent surtout sur la circulation du variant indien. Or, une fois encore, la France tarderait à mettre en place toutes les mesures nécessaires à son contrôle.

Dans un tweet, du 14 mai 2021 @olivierveran s’est réjoui : « Encore près de 600 000 vaccinations aujourd’hui. La mobilisation exceptionnelle se poursuit dans tout le pays. Demain, 20 millions de Français auront reçu au moins une injection de vaccin ! » La vaccination se poursuit et, contrairement à ce qu’avait annoncé le ministre de la Santé au début de la campagne de vaccinations le 27 décembre 2020, les généralistes sont relégués à un rôle subalterne. Alors que les sites de commerces en ligne en proposent la livraison en 24 heures voire le jour-même dans les grandes agglomérations, dans un mail « DGS-URGENT, samedi 22 mai 2021 à 11 h 59 » le Pr Jérôme Salomon, directeur général de la santé toujours en poste malgré sa gestion calamiteuse de la crise sanitaire liée au coronavirus, et Laetitia Buffet, responsable de la « Task Force Vaccination » précisent les modalités de commandes et de livraisons des vaccins pour les professionnels de santé. Pour le vaccin Moderna, par exemple : une première partie des flacons commandés les 17 et 18 mai sera livrée entre le 26 et le 28 mai et la seconde partie entre le 3 et le 5 juin. Par ailleurs, il est mentionné que chaque médecin aura la possibilité de commander un flacon et chaque officine pourra commander jusqu’à deux flacons. Cherchez l’erreur !

Nombre d’observateurs dressent un cruel constat de l’incapacité de l’État à organiser la campagne de vaccination. Le recours aux services de plateformes spécialisées dans la prise de rendez-vous médicaux en ligne interroge. Le succès grandissant, voire hégémonique, de Doctolib « amène son lot de questions sur le modèle de l’entreprise. À quelles données de santé a-t-elle accès ? Les vend-elle ? Comment les sécurise-t-elle ? Cette méfiance s’est cristallisée au début du mois de mars, lorsque plusieurs associations et syndicats de médecins ont déposé un recours devant le Conseil d’État afin de contester le partenariat noué en France par l’État avec Doctolib pour faciliter la campagne de vaccination. Principal reproche adressé à la start-up française, celui de stocker ses données chez AWS, filiale d’Amazon. Soumise aux lois extraterritoriales des États-Unis, cette société pourrait, à ce titre, être amenée à transmettre ces informations aux autorités américaines »*. Faut-il rappeler que Doctolib a déjà subi une fuite de données portant sur 6 000 rendez-vous en 2020 ?

Au sein de ma patientèle, durant les trois dernières semaines, je déplore cinq nouveaux cas de Covid19 soignés à domicile, un patient hospitalisé en service de réanimation qui peine à sortir du coma dans lequel il a été plongé et un patient décédé de complications liées au Covid19. Clementina, une patiente âgée de 85 ans infectée par le variant sud-africain et décédée le 8 mars 2021, a reçu un courrier à l’en-tête du ministère des Solidarités et de la Santé et de l’Assurance maladie daté du 12 avril 2021 l’informant que des rendez-vous de vaccination étaient actuellement disponibles en se connectant sur www.santé.fr ou bien en contactant le numéro vert dédié pour les personnes de 75 ans et plus au 0800 730 956… Diabolique et cynique cruauté administrative ! Particularité commune à tous ces patients, celle de ne pas avoir été vaccinés ; certains déclarés non éligibles et d’autres dans l’incapacité numérique d’obtenir un rendez-vous en temps opportun.

Médecin généraliste, j’en suis réduit à faire l’aumône pour obtenir une fiole de vaccin et faire ce que je fais depuis plus de quarante ans : prendre soin de mes patients.

La médecine générale ! La médecine générale outragée ! La médecine générale brisée ! Mais la médecine générale…**

I’m a poor lonesome doctor

 

* Le Monde, vendredi 21 mai 2021.
** À la manière du général de Gaulle, Discours à l’hôtel de ville de Paris, le 25 août 1944.

 

2 replies
  1. Metha says:

    Mais qu’ont ils dans la tête, ils sont dépassés, largués, seul la campagne électorale semble dicter leurs décisions.

    Prendre le risque de faire s’effondrer notre système sanitaire avec un déconfinemen aussi précipité…
    autant jouer à la roulette russe…

    Je comprends la position intenable des restaurateurs, bars et autres secteurs économiques qui sont en apnée depuis trop longtemps, mais tenter un déconfinement pour remonter dans les sondages, l’effet boumerang risque de faire mal, très mal.

    Les médias semblent jouer le jeu et font moins de bruit “covidien” pour nous laisser l’impression que tout va mieux, cette propagande m’écoeure au plus haut point.

    Si je dois voter, c’est sans hésiter pour notre poor loneseome doctor !

    Reply
  2. Fabien SALVI says:

    Docteur,
    Encore un point de vue pertinent ! Oui, nous sommes bien des jouets, voir des boules de billards à plusieurs bandes dans ce traitement de la crise épidémique qui traverse le Monde. Avec les aléas que vous décrivez on peut se demander si on peut ou doit craindre un rebond de cette pandémie tellement celle-ci semble bien mal maitrisée malgré les connaissances de notre époque et théoriquement notre savoir-faire dans les traitements de grande ampleur.
    Mais peut-être que, comme le nuage de Tchernobyl ou la Grippe espagnole, les prochains assauts de ce virus Covid s’arrêteront –t’ils aux frontières …
    Bref…

    Ce qui m’a interpellé dans la construction de votre texte à l’accent gaullien c’est au tout début la reprise du mot “bamboche”. Hasard ? ou pas ? … Ce mot avait été utilisé par De Gaulle lors de l’une de ses interventions télévisées, ce qui donc va bien avec le reste de vos propos.
    Par contre je soupçonne les communicants de l’Elysée d’avoir mis ce mot dans la bouche de Macron pour un effet subliminal et gaulliste à quelques temps d’élections.
    Santé et politique politicienne ne font qu’un chez eux en ce moment.
    Fabien Salvi

    Reply

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