#lettre par Jacques Fabrizi

Lettre d’un poilu, médecin généraliste, sur le front du Covid-19

Ma bien-aimée,

Sur le front de la guerre contre le Covid-19, en tant que médecin généraliste, il devient de plus en plus difficile de trouver le temps de t’écrire. Je dispose de moins en moins de moments libres. Le combat contre l’épidémie se poursuit, de jour comme de nuit — car il est fortement question de rendre, de nouveau, les gardes obligatoires —, il faut monter au créneau sans rechigner. De repos, jamais ou presque. Pour ceux qui l’auraient oublié, « nous sommes [toujours] en guerre, en guerre sanitaire certes. L’ennemi est [toujours] là, invisible, insaisissable. Et cela requiert [encore] notre mobilisation générale ».

Avec plus de 5000 hospitalisations par semaine, dont 10 % d’admissions en soins critiques et une moyenne de 100 décès quotidiens, l’ennemi ne manifeste aucune volonté de déposer les armes, encore moins de signer l’armistice. De plus, ces chiffres sont à moduler, car la population, dans sa grande majorité, éprouve une lassitude extrême et rechigne à se faire tester y compris lors de symptômes évocateurs de la maladie. En cas de positivité, l’isolement, pourtant de rigueur, ne semble plus respecté. Le cinquième assaut serait derrière nous et l’on parle déjà d’une sixième vague à l’automne, tandis que la quatrième dose vaccinale pour les personnes âgées de plus de soixante ans n’attire pas les foules. Dès demain, le port du masque dans les transports en commun ne sera plus obligatoire, mais simplement recommandé. Ça ne va sûrement pas améliorer les choses, au contraire. Mais, en période électorale, supprimer une mesure liberticide relève de la politique politicienne. Le chef des armées, nouvellement reconduit dans ses fonctions, en a décidé ainsi en conseil de défense.

La vaccination prévient, certes, les formes graves de la maladie, mais elle n’empêche pas la survenue de « Covid longs », même pour des affections légères ; c’est délicat à guérir cette saleté et ça demeure inquiétant. Après deux années de conflit, j’avais réussi jusqu’alors à échapper à l’ennemi. Cependant, il y a deux semaines, ce scélérat ne m’a pas épargné. Une fièvre de cheval, des frissons de la tête aux pieds, des céphalées intenses, une chiasse sanguinolente et une fatigue indescriptible m’ont cloué au paddock pendant plusieurs jours.

Les médecins généralistes sont en burn-out ; il est vrai que les déserts médicaux — dont je m’obstine à dénoncer la responsabilité politique des gouvernements successifs depuis un demi-siècle — font que leur activité ne cesse d’augmenter. C’est le bagne, c’est de l’esclavage. Cependant, loin de rendre la profession attractive pour inciter les jeunes médecins à s’installer en libéral, les instances sanitaires et l’assurance maladie persistent dans leur volonté de mettre au pas les « bons petits soldats » que nous devrions être. Il ne s’avère pas séant de discuter et encore moins de se rebeller contre leurs objectifs de maîtrise comptable des dépenses de santé. Les honoraires pour une consultation au cabinet, l’acte de base du généraliste — que certains comparent à la baguette du boulanger —, sont bloqués depuis plus de cinq ans. En contrepartie, comme s’il s’agissait d’un deal, il nous est proposé des forfaits complexes, forfaits structures ou rémunérations sur objectifs de santé publique, les fameux ROSP dont la simple prononciation procure la nausée, à condition toutefois de répondre aux items décidés par l’assurance maladie et dont il ne faut absolument pas espérer une quelconque amélioration de la qualité des soins que les patients seraient pourtant en droit d’attendre. La qualité de la relation soignant-soigné — non mesurable, non quantifiable, non évaluable — les laisse de marbre. Ont-ils déjà entendu parler de la pratique de groupes Balint ? Que nenni !

Il n’y a plus de discipline sanitaire, tout devient politique ! Les agences régionales de santé font la pluie et le beau temps selon une vision technocratique qui leur est propre. Qui paie cela ? Les médecins et leurs patients ! En ce moment, nous faisons un effort surhumain, mais il nous sera impossible de tenir longtemps ; je perds mon souffle, ma passion pour ce métier que j’ai exercé avec ferveur s’émousse. Quarante ans de travail et pas une seule médaille ! Je ne veux pas m’étendre trop, mais je te dis que c’est honteux de mener des personnes de la sorte, de les considérer comme des bêtes ou juste comme des pions dans un organigramme d’une froideur administrative.

Ne tarde pas à me répondre, ma bien-aimée. Je me languis de te lire. La distribution du courrier devient capricieuse depuis que la Poste n’est plus un service public avec les réductions d’effectifs que cela suppose.

« Dans une histoire pareille, il n’y a rien à faire, il n’y a qu’à foutre le camp », que je me disais, après tout…*

 

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Éditions Gallimard, 1952, page 18.

1 reply
  1. Metha says:

    “”Mon cœur souffre à la lecture de ta lettre.
    Je le vois bien, entre tes lignes, tu souffres tellement, bien plus que tu ne le dis, et je ne peux… Je suis si loin de toi…””

    Je suis et serrai toujours là, vous l’avez bien fait pour moi.

    Pourquoi l’état vous tourne-t-il le dos comme ça ?

    J’ai un gout horrible dans la gorge.

    Merci poor lonesome doctor de partager votre souffrance, elle me touche en plein cœur.

    Metha

    Reply

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