#genèse
par Jacques Fabrizi

Genèse

Au commencement étaient les masques. Ou plutôt ils n’étaient pas !

En quelques mois, le masque qualifié au début de l’épidémie à coronavirus d’inutile est devenu obligatoire y compris dans les rues de certaines grandes villes. En dehors de toutes considérations scientifiques dont les avis paraissent controversés, le port du masque pour se protéger soi et protéger les autres de la transmission du Covid-19 découle de simples mesures de précaution et de bon sens. En Chine, la tradition de se couvrir le visage pendant les crises sanitaires date de la peste mandchoue en 1910. Plus récemment, le port du masque s’est généralisé dans les pays de l’est de l’Asie avec l’épidémie de SRAS — un autre coronavirus — qui s’est répandue entre novembre 2002 et août 2003. Aux États-Unis en octobre 1918, alors que la pandémie de grippe espagnole décime les populations mondiales, San Francisco met en place la première loi américaine qui rend le port du masque obligatoire en public. Un mois plus tard, l’Académie de médecine de Paris recommande le port du masque dans les rues de la capitale.

Les changements de doctrine à propos du port du masque correspondent-ils à de simples errements de l’exécutif ou à des mensonges d’État pour masquer la pénurie de masques et la mauvaise gestion des stocks, comme le dénonce dans un réquisitoire publié sur France Inter le 18 septembre 2020 l’ancien responsable de l’ARS (Agence régionale de santé) Grand Est, Christophe Lannelongue ?

Retour sur cet imbroglio médico-politico-médiatique.

Le 26 janvier 2020, Agnès Buzyn, futur ex-ministre des Solidarités et de la Santé, mais pas encore candidate à la mairie de Paris, affirmait lors d’une conférence de presse : « Il ne faut pas acheter des masques en pharmacie, c’est totalement inutile. » Elle se voulait même rassurante : « Nous avons des dizaines de millions de masques en stock en cas d’épidémie, ce sont des choses qui sont d’ores et déjà programmées. Si un jour nous devions proposer à telle ou telle population ou personne à risque de porter des masques, les autorités sanitaires distribueraient ces masques aux personnes qui en auront besoin. » Nonobstant, lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire, le 30 juin 2020, elle assurera n’avoir appris qu’en janvier le manque de stocks de masques. Nommée ministre de la Santé en mai 2017, Agnès Buzyn, était pourtant en poste lorsque Jérôme Salomon avait ordonné à l’automne 2018 la destruction de plus de 600 millions de masques chirurgicaux du stock stratégique. Après cette décision, seule une commande de 100 millions avait été passée en 2019, bien loin de ce qui aurait été nécessaire pour reconstituer le stock d’un milliard recommandé par les experts pour affronter une épidémie mondiale. Elle affirmera notamment avoir alerté le directeur général de la Santé dès le 20 décembre 2019 et envoyé un message au Président sur la situation le 11 janvier 2020.

Agnès Buzyn n’hésitera pas à se défausser, la pénurie de masques ce n’était pas de sa responsabilité. Ainsi, n’aura-t-elle jamais eu connaissance du courrier envoyé par le directeur de Santé publique France en septembre 2018 à Jérôme Salomon, signalant que la quasi-totalité de l’important stock de masques constitué par la France était périmée. Le 30 janvier 2020, elle ordonna une commande de plus d’un million de masques FFP2 qui se heurtera à des difficultés d’approvisionnement, car elle découvrit seulement à cette date-là que ces produits sont fabriqués en Chine et que la tension était déjà extrême au moment où la commande partit. Quant au directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, il déclara le 18 mars 2020 à propos des masques que « c’est vraiment une denrée rare, une ressource précieuse pour les soignants, et totalement inutile pour toute personne dans la rue » en voulant éviter que les Français ne se ruent dans les pharmacies pour s’en procurer.

Lors de la séance du 19 mars 2020 à l’Assemblée nationale, le nouveau ministre de la Santé, Olivier Véran fit état d’un stock de 150 millions de masques chirurgicaux et aucun masque FFP2, alors que les besoins en masques étaient pourtant estimés à 24 millions par jour.
Le 13 avril, Emmanuel Macron, lors d’une allocution télévisée entérina son usage en indiquant que : « l’État, à partir du 11 mai, en lien avec les maires, devra permettre à chaque Français de se procurer un masque grand public. Pour les professions les plus exposées et pour certaines situations, comme dans les transports en commun, son usage pourra devenir systématique. »

Fin avril, à la faveur de l’amélioration des stocks, Olivier Véran encouragea les Français dans les jours qui suivirent à se procurer une protection chirurgicale ou artisanale.

Depuis le 11 mai 2020, le port du masque est devenu obligatoire dans les transports en commun.

Le mardi 16 juin 2020, le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, fut le premier responsable à répondre, aux questions précises des députés sur la gestion de la crise liée au Covid-19. Bras armé du ministère de la Santé dans la gestion de l’épidémie, Jérôme Salomon est un fin stratège. Conseiller de l’ancienne ministre Marisol Touraine entre 2013 et 2015, cet infectiologue a ensuite été le conseiller d’Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle. Il connaît donc parfaitement les arcanes du système de santé français, et il s’employa à défendre la ligne, pied à pied, mot à mot, ne reconnaissant aucune défaillance dans la réponse apportée par l’exécutif depuis l’apparition d’un nouveau virus en Chine, fin 2019, rejoignant le satisfecit présidentiel lors de l’allocution télévisée du 14 juin 2020. Selon le compte rendu paru dans Le Monde daté du 17 juin 2020, il s’appliqua à esquiver les questions les plus délicates. « J’ai le sentiment que nous n’avons pas vécu la même période », lui lança, décontenancée, une députée de la commission.

Sur la question des stocks stratégiques de masques chirurgicaux, les interrogations furent nombreuses. « Comment la France pouvait-elle être prête à affronter une pandémie avec tout juste 100 millions d’unités quand un rapport de Santé Publique France, publié en mai 2019, recommandait d’en avoir un milliard en réserve ? Le Professeur Salomon répondit posément, usant d’un langage technique, administratif, qui en fit parfois oublier les questions posées. Il invoqua une “évolution de la doctrine” − la dissociation du stock “stratégique” et des stocks “tactiques” sous la responsabilité des établissements de santé, le passage d’un stock “dormant” à un stock “tournant” pour éviter le gâchis lié au remplacement des masques périmés −, mais il finit par se perdre dans ses explications. Relancé par le rapporteur de la commission d’enquête, Éric Ciotti, qui lui demandait de confirmer qu’aucune commande n’avait été passée jusqu’au mois de janvier 2020, il se contenta de répondre d’un simple geste de la tête. Il ne s’étendit pas sur les mesures prises, préférant rappeler l’état déplorable du stock de 754 millions de masques chirurgicaux dont il avait hérité et dont “certains étaient même attaqués par les rongeurs”.

À propos des recommandations au sujet du port du masque pour le grand public, qui au départ n’avait pas d’intérêt, puis qui fut fortement encouragé pour casser les chaînes de contamination, il affirma ne pas avoir “d’opinion pour ou contre” et invoqua des recommandations internationales qui évoluaient au fil du temps et des études scientifiques elles-mêmes partagées sur le sujet. Si le mot “pénurie” fut mentionné à de multiples reprises par les députés, jamais Jérôme Salomon ne le prononça.

Le 6 juillet 2020, 239 scientifiques, issus de 32 pays différents, ont écrit une lettre à l’OMS, au sujet de la transmission dans l’air du virus. Ils ont notamment remarqué que les contaminations avaient lieu fréquemment en milieu clos, particulièrement en cas de brassage d’air, et même en l’absence de projection directe. S’il semble que cette voie de transmission existe et qu’elle n’est pas anecdotique, il est encore impossible de parler de voie de transmission dominante par rapport aux gouttelettes ou aux mains souillées. C’est pourquoi, de manière préventive, des recommandations ont été émises sur le port du masque grand public en intérieur, sur l’aération des pièces et sur les climatiseurs.

Le 14 juillet 2020, à l’occasion d’une interview, Emmanuel Macron précisa sa volonté de rendre le masque “obligatoire dans tous les lieux publics clos” à partir du 1er août prochain. La phrase d’Emmanuel Macron était très attendue des médecins et de tous les professionnels de santé, inquiets de la remontée du nombre de cas Covid-19 constatée les semaines précédentes. Sans attendre cette date, le ministre des Solidarités et de la Santé Olivier Véran incita les Français à s’approprier et à respecter cette règle et à porter le masque dès qu’ils sont dans un endroit fermé.

À compter du 20 juillet 2020, toute personne de 11 ans et plus se devait de porter un masque grand public dans les lieux publics clos.
Le ministre des Solidarités et de la Santé, Olivier Véran précisa le 31 juillet dernier dans un tweet que « pour limiter la circulation du #Covid-19, les préfets pourront désormais par arrêté étendre l’obligation de port du masque aux lieux publics ouverts. Cette décision pourra être prise localement, en fonction de l’évolution de l’épidémie dans chaque territoire ».

Dernière annonce en date, le port du masque devient obligatoire en entreprise à compter du 1er septembre 2020. Une mesure qui concerne tous les lieux partagés et tous les salariés : pour circuler dans les locaux, aller à la cantine, faire une réunion dans une salle, mais aussi pour toute personne travaillant en open space. Seuls les salariés disposant d’un bureau fermé pourront poser le masque à l’intérieur. Le non-respect de l’obligation de porter le masque est passible d’une amende de 135 €. En cas de récidive dans les 15 jours, l’amende passe à 1 500 €. Le 17 septembre 2020, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, s’est félicité, devant la commission d’enquête sénatoriale, que “depuis le déconfinement, il y ait eu 44 429 personnes verbalisées” pour non-respect du port du masque avant de se faire recadrer par un sénateur parce que lui-même n’en portait pas…

Les recommandations autour du port du masque ont ainsi évolué au gré des statistiques, du nombre de morts et de patients hospitalisés quotidiennement dans les services de réanimation. En dépit des nombreux conseillers en communication, les annonces gouvernementales à propos des masques furent pour le moins erratiques. À présent, la difficulté pour le gouvernement est de conserver la confiance des Français. Un défi dont les chances de succès semblent incertaines. Selon un sondage publié le 13 septembre 2020 dans le Républicain Lorrain, en réponse à la question : « Êtes-vous confiant dans les nouvelles mesures du gouvernement pour contrer la reprise de l’épidémie de coronavirus ? », 75 % des personnes interrogées ont répondu non, 16 % oui et 9 % étaient sans avis.

Les commissions d’enquête parlementaire et sénatoriale parviendront-elles à faire toute la lumière sur la généalogie et la chronologie de la crise sanitaire liée au Covid-19 ? Les responsabilités de l’État à propos de l’impréparation de la France dans la gestion de l’épidémie à coronavirus seront-elles mises à jour ? L’exécutif n’a-t-il pas commis une première erreur en sous-estimant l’ampleur de la crise sanitaire qui s’annonçait ? Les décisions prises par les institutions sanitaires au début de l’épidémie, notamment à propos des stocks de masques détruits et non remplacés ou avec retard, ont-elles été dictées par des contraintes budgétaires dans un simple souci d’économies ? Alors que l’on dénombre au moins 50 000 soignants contaminés, dont 46 décès de médecins libéraux, et que la Cour de justice de la République et le parquet de Paris ont été saisis par une vague de plaintes pour mauvaise gestion de la crise sanitaire contre des ministres actuellement en exercice ou d’anciens ministres, ne faut-il pas craindre l’émergence d’un nouveau scandale politico-sanitaire ?

« On peut admettre que la détermination économique joue un rôle capital dans la genèse des actions et des pensées humaines. »*

I’m a poor lonesome doctor…

 

*Albert Camus, L’Homme révolté (1951).

5 replies
  1. Fériel says:

    Bonjour Jacques,

    Merci pour cette article qui retrace parfaitement bien la chronologie des événements concernant les masques.
    Avec cette pénurie de masques on s’est vraiment cru dans un pays du tiers monde..
    Si un pays comme la France ne peut pas assurer la sécurité et la santé de sa population c’est grave!
    Voilà, en tout cas on ne pourra pas fermer les yeux sur l’incompétence du gouvernement.
    Espérons que cela servira de leçon pour l’avenir…

    Fériel

    Reply
  2. Jean Paul POMPERMEIER says:

    Cet article résume bien la situation que nous avions vécue. Impréparation, mensonge d’état, cafouillage de nos élus (pas des miens).
    Cette situation risque malheureusement de perdurer.
    Bravo à notre “Poor lonesome doctor” pour ses analyses pertinentes.
    Jean Paul.

    Reply
    • Pascalou says:

      Merci Jacques pour cet historique détaillé et sans complaisance du masque . Bientôt le Prochain épisode de la saga Covid19 sur l’épopée des tests ?

      Reply
  3. RUZNIECKI says:

    Bonjour,
    C’est toujours avec intérêt que je découvre les billets d’humeur de Jacques Fabrizi.
    Il a réussi à trouver un style d’écriture qui lui est particulier, et bien identifié, d’une part, par son regard réaliste sur l’actualité et d’autre part combattif à propos de sujets controversés.
    Il serait vraiment inéressant de réaliser un recueil de ces écrits qui permettrait :
    – de créer une mémoire collective dans une période particulièrement inédite (pandémie historique de la COVID 19)
    – et la possibilité de les lire et les relire à souhait.
    Merci d’avance pour votre écoute
    Valérie Ruzniecki

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