#dimanche par Jean Brousse

Dimanche, huit heures

Les plus matinaux, toujours les mêmes les jours d’élection, rejoignent la mairie de la petite commune rurale pour accomplir leur devoir de citoyen. Dix piles de bulletins sur la table, dont plusieurs inconnus. Chacun a fait son choix entre les noms familiers des candidats locaux ou les formations contestataires. Le maire et le premier adjoint tiennent solidement l’urne. On vote, dans nos petits villages où chacun se connaît. Pourtant il s’annonce une chaude journée à ne pas mettre un électeur dehors, mais c’est l’occasion de prendre des nouvelles de la Jeanne ou du Maurice, de se féliciter de la montée du club de Rugby en Fédérale et de se réjouir du climat favorable à la fenaison. On se plaint des travaux de voirie à venir, ils vont pendant trois ou quatre jours perturber de solides habitudes. Il y aura sûrement plus d’abstention qu’un jour d’enterrement, mais on ne croise pas tous les jours les « habitants d’en haut ».

Nous attendrons vingt heures. Le Président s’est mouillé, cette semaine, pour vilipender les extrêmes qui seules semblent le menacer. « Il faut vraiment tout faire soi-même, dans ce pays. » Dans un rapide survol de quelques provinces françaises, il a martelé ses priorités : l’école et l’hôpital, la santé et l’éducation. Il donne une longue interview annoncée à la dernière minute aux journaux de la presse quotidienne régionale. Il y regrette de ne pas avoir eu le temps de parler du plein emploi et du travail, dommage. Surtout, au moment même où les Français s’apprêtent à désigner leurs représentants à l’Assemblée nationale, creuset de la vie démocratique, il propose « une nouvelle méthode » de gouvernance : le « Conseil national de la refondation », rappel habile d’un autre CNR qui aura redressé le pays au sortir de la guerre, celle qu’on croyait la dernière.

En fait, soucieux d’afficher son intention de gouverner au plus près du terrain, Emmanuel Macron recycle les grands débats inaugurés aux temps des gilets jaunes et les conventions citoyennes inventées pour tenter d’aborder l’urgence écologique. Appel à la « société civile », aux élus locaux et tirages au sort de citoyens anonymes, tentation de renouer avec ces corps intermédiaires qu’il a trop souvent oubliés. Qu’ont réellement produit ces instances ad hoc ? Vous avez évidemment compris que « Les Français sont fatigués des réformes qui viennent d’en haut », mais avez-vous vraiment changé ? Le naturel revient bien vite au galop, on songe déjà à court-circuiter nos élus avant même qu’ils ne soient désignés ! De quoi en déstabiliser plus d’un. Embrassons-nous, Folleville !

Dimanche douze heures.

Midi sonne au clocher de l’église, l’unique rue se vide, le restaurant espère un score de fête des mères. Les oiseaux chahutent dans les tilleuls, les marronniers et le grand cerisier, les grondements d’un gros orage menacent. Pas la moindre rencontre locale de foot alentour. Le village s’enfonce dans une torpeur de circonstance. La participation à mi-journée décroit encore, dix points de moins qu’il y a dix ans. On s’y attendait, malheureusement.

Dimanche vingt heures.

Un ciel doux et bienveillant s’installe sur le village. Les journalistes fébriles frétillent. 48% de participation, nos semblables sont fatigués. Les votants dessinent un paysage politique inédit, qui ressemble peut-être à la France. L’ex-futur-Premier ministre élu paraît très ému, sans doute étonné lui-même par le résultat de sa coalition encore trop hétéroclite pour ne pas risquer l’implosion : elle est à touche-touche avec les soutiens du Président. Les « républicains » récupèrent un peu et la droite radicale aura son groupe à l’Assemblée. Une franche opposition se révèle. Elle obligera sans doute à plus de débats pris plus au sérieux, démocratie oblige. Eric Zemmour est lui sévèrement défait : c’était écrit, la partie est sérieuse et les aventuriers exaltés n’y ont pas leur place. Ce ne sont pas forcément de mauvaises nouvelles. La soirée électorale s’éternise. Comme d’hab, chacun revendique le succès. Les commentateurs pris à contre-pied s’épuisent. Le soir tombe, le babil des oiseaux s’éteint doucement.

Ainsi va le monde, ce monde qui change à vue d’œil, trop vite ou trop peu, selon. Il nous faut bien vivre ensemble. Vivement dimanche prochain.

Je vous embrousse très fort.

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