#désert
par Jacques Fabrizi

Désert médical

Selon une enquête réalisée du 3 au 7 février 2022 par Ipsos-Sopra Steria en partenariat avec le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et la Fondation Jean Jaurès pour Le Monde, les trois sujets qui préoccupent le plus les Français quand ils pensent à la situation de leur pays sont le pouvoir d’achat (52%), le système de santé (30%) juste devant l’environnement (29%).

Donner la définition d’un désert médical serait faire injure à celles et ceux qui y sont confrontés au quotidien. Par contre, ne paraît-il pas plus intéressant de s’interroger sur la genèse de la désertification de certains territoires et des solutions préconisées par les pouvoirs publics ?

« La désaffection des étudiants pour la médecine générale s’explique en partie par les mutations sociologiques qui font que la nouvelle génération de jeunes médecins aspire à un meilleur équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie privée ; elle préfère en majorité le salariat et serait plus encline à s’installer en ville qu’à la campagne. La féminisation croissante de la profession participe également de ces tendances. Mais ce ne sont pas les seules raisons à l’origine des déserts médicaux. Les conditions d’exercice de la médecine générale qui se sont complexifiées, la non-revalorisation des honoraires et l’absence de tout profil de carrière n’incitent guère les étudiants à s’orienter dans cette filière. Enfin, il convient de mentionner la totale imprévoyance des politiques mises en œuvre en matière de santé publique dans les années passées.
Il y eut tout d’abord, dès les années 1970, l’instauration d’un numerus clausus qui détermine le nombre d’étudiants pouvant être admis en deuxième année de médecine et ce n’est pas la récente approbation par l’Assemblée nationale de sa suppression pour les étudiants en médecine à partir de la rentrée 2020 qui résoudra dans l’immédiat le problème des déserts médicaux ; cette mesure de bon sens qui était attendue de longue date ne sera malheureusement efficiente qu’à moyen ou long terme, mais à tout le moins pas avant une dizaine d’années. Elle s’apparente déjà comme une promesse en trompe-l’œil, car ce seront les universités qui fixeront désormais le contingentement d’étudiants admis en deuxième année, en fonction de leurs capacités de formation et des besoins de santé des territoires sur avis conforme de l’agence régionale de santé et au regard d’objectifs nationaux établis par l’État. Rien n’est cependant prévu pour accueillir le surplus d’étudiants à former, notamment en matière d’enveloppe budgétaire ; le manque de terrain de stage à l’hôpital et chez les médecins, déjà en nombre insuffisant pour répondre à la demande de formation, risque de contrarier la mise en application de cette mesure et ne susciter que des désillusions. Il y a tout lieu de penser que la suppression du numerus clausus ne réglera pas les problèmes de démographie médicale et des déserts médicaux. »*

Cette situation pousse certains élus à l’exemple du maire d’Orléans (LR) à « bousculer les corporatismes en passant des accords avec la faculté de Zagreb (Croatie) afin qu’elle forme 50 étudiants par an, lesquels travailleront ensuite au moins cinq ans dans sa ville. »**

« Puis, comme si cela ne suffisait pas, il y eut le mécanisme d’incitation à la cessation d’activité anticipée (MICA). Cette mesure fut élaborée à la fin des années 1980 pour inciter les volontaires à un départ anticipé à la retraite afin de limiter le nombre de médecins libéraux en exercice. Le MICA fonctionna de 1988 à 1996 en faveur des médecins âgés de soixante ans et plus ; en avril 1996, sous l’égide de Jacques Barrot, ministre du Travail et des Affaires sociales du gouvernement d’Alain Juppé, l’âge d’éligibilité à cette mesure fut abaissé à cinquante-six ans. Obnubilé par l’équilibre des comptes sociaux, le calcul du gouvernement de l’époque était simple : un médecin généraliste coûtait, en moyenne, près de 1,5 million de francs soit 295 000 € à la Sécurité sociale en honoraires et en prescriptions. Diminuer le nombre de prescripteurs devait donc permettre de faire baisser les prescriptions ! Bien évidemment, ce ne fut qu’un leurre… En contrepartie de cette prime au départ financée aux deux tiers par l’Assurance Maladie, le dernier tiers étant à la charge des médecins eux-mêmes, les postulants devaient s’engager à ne plus exercer aucune activité donnant lieu à des prescriptions. Jacques Barrot espérait que ce système serait suffisamment incitatif pour pousser 2 000 des 110 000 praticiens libéraux à dévisser leur plaque, alors que la Caisse Nationale d’Assurance Maladie estimait à 20 000 les médecins en surnombre. »*

Cette mesure venait en appoint du numerus clausus et contribua à la pénurie de médecins que l’on déplore aujourd’hui. La situation est devenue dramatique. L’âge moyen de la profession est actuellement de 51,5 ans alors que les médecins âgés de plus de 60 ans représentent 25,9% de l’effectif total et que les médecins dont l’âge est inférieur à 40 ans 16,3%. Si l’on ajoute à cela l’accroissement des contraintes administratives, un temps de travail hebdomadaire en moyenne de 52 à 60 heures avec un rythme de consultations parfois difficilement soutenable, l’on mesure la réalité du quotidien des médecins à savoir une dégradation des conditions de travail.

Le contexte ainsi décrit est aggravé par un certain mépris des dirigeants de l’Assurance Maladie et de leurs ministres de tutelle à l’égard des médecins. Le plus souvent, le médecin généraliste n’est considéré que comme un élément participant à des filières ou des réseaux de soins aussi multiples que variés, leur ôtant toute identité propre et leur conférant un rôle interchangeable dans une chaîne de production, source de dépenses et de problèmes. Au lieu de développer avec les médecins généralistes un partenariat, source d’efficacité et de qualité des soins, les responsables de l’Assurance Maladie ne cherchent qu’à « encadrer » la profession, y compris par la mise en œuvre d’actions coercitives et judiciaires. Dans ce contexte, alors que la médecine générale représente encore l’essentiel de l’offre médicale ambulatoire, la seule question qui subsiste est de savoir comment le médecin généraliste parvient à rester disponible et à accorder à son patient l’écoute nécessaire et indispensable à la qualité de la relation médecin-malade ?

Après toutes ces années d’imprévoyance et d’erreurs accumulées, les solutions proposées par le ministère des Solidarités et de la Santé pour y remédier sont loin d’être satisfaisantes. Parmi celles-ci, citons, le déploiement de la télémédecine et des cabines de téléconsultations « pour une prise en charge à distance » ; une mesure qui ne tient absolument pas compte de la fracture numérique en particulier des patients âgés souvent isolés, esseulés, et dont la visite de leur médecin représente un de leurs rares moments d’humanité. De même, le cumul emploi-retraite, pour le maintien de l’activité des médecins seniors, envisagé sans aucune incitation financière ou fiscale, sans parler de la création de postes partagés de médecins entre la ville et l’hôpital, alors que les hôpitaux éprouvent de grandes difficultés à recruter.

Que ce soient le développement de la fonction d’infirmier de pratique avancée pour le suivi de certains patients chroniques, la délégation de certaines tâches médicales aux pharmaciens ou encore la création de la fonction d’assistant médical pour la préconsultation et le suivi des patients — subventionnée, en partie et pour une durée limitée par les CPAM, à charge pour le médecin d’accroître sa patientèle et de gagner en productivité en augmentant le rythme des consultations au détriment de la relation soignant-soigné — toutes ces mesures censées encourager de nouvelles formes d’exercice médical dans les déserts médicaux relèvent d’un abord technocratique et visent uniquement à pallier les difficultés actuelles d’accès aux soins. Hélas, elles ne résolvent en rien les problèmes dans la durée et n’apportent aucune garantie aux patients quant à la qualité des soins qu’ils sont en droit d’attendre. De surcroît, elles préoccupent les praticiens adeptes d’une médecine holistique.

 

LA DAME
Avouez, docteur, qu’on a vu mieux.

KNOCK, la fait asseoir
Hélas oui, madame. ***

 

I’m a poor lonesome doctor

 

* Jacques Fabrizi, Un chemin de croix, Psycho-oncologie et médecine générale, Cent mille milliards, 2020.
** Le Monde, daté du vendredi 11 février 2022.
*** Jules Romain, Knock ou Le triomphe de la médecine, Acte II scène V, Gallimard, 1924.

1 reply
  1. Hans says:

    L’Homme, (j’en suis bien sur), une espèce qui fait rapidement disparaitre les autres espèces animales, détruire la planète semble son but 1er et surtout il n’en a rien à fou…, rien à faire.

    Les Politiques sont ils les mêmes, continuer à détruire le système ?

    J’en ai besoin de mon Médecin, plus qu’un “ami”, un homme toujours présent et éternellement à l’écoute et les politichiens qui veulent les faire disparaitre, ça me fait gerber (excuser mon langage, je n’ai pas trouvé d’autres mots)

    Et les nouveaux Médecins qui désirent avoir une vie, la seule à leurs yeux, du temps libre, vivre “normalement”, tourner vers la famille, je ne peux les blâmer, quand je vois mon Médecin faire des heures à rallonges et continuer, toujours continuer, il a compris le sens de la médecine et celui de la vie, son sacrifice pour les sauver…

    Je me souviens de mon grand-père, qui faisait 12 h à la mine de charbons et encore quelques heures à travailler dans sa petite ferme, alors oui les temps change comme le chante si bien Bob dylan dans “the time they are a changin” une chanson pleine de sens, à remettre à son contexte bien sur.

    Bouger vous les petits nouveaux, vous pensez quoi, donner du paracétamol à profusion et vite rentrer pour allumer le barbecue familial… ça manque de cœur tout ça.

    Les temps changes… c’est d’un triste, “Punks Not Dead (Exploited) ”

    Vive poor lonesome doctor ! ! !

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