#bonappétit
par Jean Brousse

Bon appétit ! messieurs !

Ce soir, comme plusieurs fois cette semaine, semble-t-il, Lucullus dîne donc chez Lucullus, où il a « invité » quelques amis, en toute liberté. On dit même qu’on s’y embrasse derrière le masque chic, aux rendez-vous de l’entre soi. Combien ça coûte ?, le turbot juste saisi à la mousse d’asperges ou le poulet de grain aux morilles, dans ces mystérieux palais reconvertis ? Tope là, affaire conclue. Ainsi, quelques établissements « clandestins » exercent ici ou là, réservés à certains matamores oublieux du moindre sentiment de solidarité, du moindre respect que l’on doit à ses contemporains. Rien à voir avec les « bouchons » où de vrais résistants évitaient dans les années 1940 les tickets de rationnement. Rien à voir avec le café du village où l’on sert amicalement et en plein air, le matin, un café bienvenu…

Pourtant, la grande majorité des restaurateurs observent avec rigueur, « quoi qu’il leur en coûte », les mesures en vigueur, du bistro de la place à l’étoilé des beaux quartiers. Le chef Guy Savoy, sacré régulièrement « meilleur restaurant du monde », notait avec humour à l’annonce du premier confinement, en parcourant ses salons : « Je pourrais rajouter des tables ! » Non sans rappeler à quel point « l’hygiène, c’est l’ADN des métiers de bouche ». Il soutient en conscience le moral de ses troupes dont « aucun n’aura été contaminé ! » Il tient, renaude, inquiet mais optimiste. Les « aides » ne combleront pas les manques à gagner accumulés. Mais il piaffe de recevoir enfin ses « convives ».

On aura célébré Pâques dans certaines églises au mépris de règles, et des fidèles. Le bon Dieu ne saurait cautionner cette forme de « mise en danger de la vie d’autrui ». On aura de même provoqué quelques 60 contaminations lors d’une commémoration napoléonienne à l’École de la Légion d’honneur ! Défis nourris de lassitude, amplifiés par des déferlantes nauséabondes sur les réseaux sociaux.

Tout cela sous l’œil stoïque de l’élite, de ceux qui savent et de ceux qui gouvernent, de ceux que vilipendaient les Gilets Jaunes il y a deux ans, et dont la société se méfie après trois vagues assez vagues de confinement complexe et flou, entre colère compréhensible et haine stérile d’un autre pas toujours bien identifié. Où dînent-ils, ceux-là ?

À défaut d’éradiquer les racines du mal, attaquons-nous donc aux symboles. Fermons l’ENA, puisque nous l’avons promis. L’ENA est morte, vive ce nouvel « ISP », Institut du Service Public. ISP, ISP, ISP, Hourra ! Bien sûr qu’il faut former comme il convient ceux qui doivent faire fonctionner l’État, mais suffit-il de changer l’enveloppe, si l’on ne touche pas, entre autres, aux modes de recrutement et si les élèves restent assurés d’un parcours sans embûches au long de leur belle carrière. Nos anciens disaient avec sagesse qu’il valait mieux « apprendre à pêcher que distribuer des poissons ». Offrons alors des lignes, des cannes et des moulinets aux membres des « Grands Corps ». Servir l’État n’est pas le diriger. Renommer n’est pas supprimer, supprimer n’est pas réformer.

Comme disait Jacques Chirac en arpentant la Corrèze : « C’est à la fin de la foire que l’on compte les bouses. »

« Bon appétit ! messieurs !
Ô ministres intègres,
Conseillers vertueux ! »*
Etc.

Je vous embrousse très fort.

 

* Ruy Blas, Victor Hugo

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