#blues
par Jacques Fabrizi

Blues

Blues : forme musicale élaborée par les Noirs des États-Unis d’Amérique, caractérisée par une formule harmonique constante, un rythme à quatre temps. Un chanteur de blues.
Mélancolie, cafard. Un coup de blues.

Cela fait plus de quarante ans que j’exerce la médecine générale, plus de quarante ans que j’offre à mes patients un temps de parole et d’écoute que je considère comme le temps essentiel du colloque singulier. Il ne me semble pas avoir changé ma pratique depuis l’émergence de l’épidémie de Covid-19. Il ne fait aucun doute que les troubles d’origine psychique rencontrés en médecine générale sont une composante majeure de ma pratique quotidienne. Symptômes ou maladies, troubles isolés ou associés, le patient présente un continuum de manifestations et de demandes allant du normal au pathologique qui me questionne. Que dit le patient avec des maux qui ne peuvent se dire avec des mots ? La difficulté à dire rend l’écoute primordiale. « Écouter, c’est d’abord pour le médecin créer un climat propice au dire. Écouter, c’est apprendre à déconstruire le contenu de l’enseignement reçu sur les bancs de la faculté puis à l’hôpital avec le traditionnel déroulement d’une consultation basé sur l’interrogatoire, l’examen clinique, la prescription d’examens complémentaires et assortis d’un éventuel traitement. Écouter, c’est donner la parole au patient et ne pas l’interrompre au bout d’une poignée de secondes comme c’est souvent le cas, en respectant aussi ses silences et sa difficulté à dire. Écouter, c’est être attentif au langage verbal, mais aussi au non verbal, au dit et au non-dit ; c’est prendre le temps de regarder son patient, ses attitudes, sa gestuelle, l’image qu’il nous offre de lui. Écouter, c’est aussi s’ouvrir à l’autre, abandonner ses certitudes, ses a priori et ses schémas préconçus ; c’est accepter l’imprévu et ne pas redouter de perdre en maîtrise ; écouter, c’est s’autoriser à se laisser surprendre. »* Écouter, c’est l’essentiel de la fonction psychothérapique du médecin généraliste, comme le rapporte Michael Balint dans Le médecin, son malade et la maladie.

Le mépris exprimé par les technocrates des cabinets ministériels et des instances sanitaires vis-à-vis de la médecine générale conduit à la mise en place de mesures étatiques dont le résultat concourt à l’exclusion des acteurs de terrain. Leurs décisions contribuent à nier la fonction même du médecin généraliste. Ce qui se trame au cours des consultations et qui s’apparente à une psychothérapie de soutien, informelle et au long cours, quoique parfois en pointillé est à souligner. « En effet, il faut bien admettre que la notion de psychothérapie en médecine générale est soumise à des injonctions normatives sociétales qui ont tendance à la dénigrer, la sous-estimer, la minimiser, voire tout simplement l’ignorer alors que c’est l’essence même de notre fonction. Il est souvent reproché au médecin généraliste, tout et son contraire. Il peut être, tour à tour, traité de “brute en blouse blanche” ou d’entretenir avec ses patients une certaine bonhomie pseudo paternaliste. Quant à son rôle psychothérapique, il est au mieux qualifié de simple bavardage psychologique même si, indéniablement, il a un effet thérapeutique en ce sens que toute parole écoutée, entendue, libérée “fait du bien” comme tout remède. Bien qu’elle ne soit pas une psychothérapie systématisée, la relation médecin-patient en médecine générale entre dans le cadre d’une relation interpersonnelle et de communication intersubjective ; à ce titre, elle témoigne d’une activité transférentielle et contre-transférentielle. »* Chaque jour, je consacre plus de temps à panser les plaies de l’âme que celle du corps.

Cela fait plus d’un an, que je dénonce les répercussions psychologiques des mesures de confinement et de couvre-feu imposées, les conditions de vie bouleversées, le stress, la lassitude, ou encore la peur d’être contaminé par le virus ou la culpabilité de le transmettre à ses proches. Tous ces facteurs favorisent l’apparition de symptômes anxieux et dépressifs avec recrudescence des idées suicidaires. Le télétravail induit des situations de harcèlement moral et de burn-out dont je mesure au quotidien l’impact négatif auprès de mes patients qui m’apparaissent de plus en plus vulnérables. En totale méconnaissance de l’importance de la relation soignant-soigné et de la fonction psychothérapique du médecin généraliste, les instances sanitaires dont Santé Publique France lancent une campagne de sensibilisation : « La santé mentale au temps de la COVID-19 : en parler, c’est déjà se soigner. » Elle argue que « détecter ces troubles afin de permettre une prise en charge adaptée » serait primordial. C’est d’une telle évidence que je me demande quelle peut être l’utilité des enquêtes comme CoviPrev. Le budget dédié à ces instances pour justifier leur existence pourrait être alloué aux professionnels sensibilisés aux difficultés de leurs patients et qui, de fait, ont été exclus du Ségur de la Santé. Au lieu de reconnaître et de valoriser l’action des acteurs de terrain, on invente un dispositif qui comprend un volet digital afin de toucher les plus jeunes, ainsi que 3 spots radiophoniques complétés par un spot diffusé à la télévision et en VOL (vidéo sur ordinateur mobile ou tablette) à partir du 20 avril 2021. Un numéro vert d’appel téléphonique d’écoute à distance pour ajouter du virtuel au virtuel déjà dénoncé à propos des téléconsultations vient compléter le dispositif.

Les dérives ne s’arrêtent pas là. Face à la détresse de la jeunesse, le chef de l’État a multiplié les initiatives et annoncé la mise en place « d’un forfait psy » de 10 séances remboursées à 100 % chez un psychologue pour les enfants et les adolescents, présentant depuis le début de l’épidémie, une souffrance psychique non détectée auparavant. Le dispositif devrait rester en vigueur au moins jusqu’à la fin de la crise. Le système peine malgré tout à se déployer : la tarification (30 euros par consultation) est jugée trop insuffisante par un grand nombre de psychologues, tandis que globalement le dispositif est régulièrement qualifié de « bancal » et c’est un euphémisme.

L’ubuesque s’immisce dans tous les rouages de l’État et participe à la dégradation de la santé mentale des Français, jeunes et moins jeunes. J’ai envie de crier, de hurler : « C’est assez ! » « Es ist genug » pour reprendre le titre d’un choral de Jean Sébastien Bach. Les solutions aux problèmes que vivent les citoyens ne jaillissent que du haut de la pyramide élyséenne. Le président de la République, véritable chef d’état-major des armées engagées dans la guerre contre le Covid-19, entouré d’un conseil de défense dont les décisions sont marquées du sceau « secret-défense » agit comme un despote ; il révèle sa véritable identité, ni de gauche ni de droite, mais surtout de droite. Dénoncer cette méthode de gouvernement me paraît nécessaire. Les décisions prises en haut lieu avec l’espoir que par un ruissellement trompeur elles atteignent les plébéiens que nous sommes induisent une situation qui devient insupportable et révoltante. La mission première de l’État ne devrait-elle pas respecter l’intérêt général et porter attention à tous ses citoyens, quels que soient leurs conditions de vie, de revenus, d’habitats, leurs origines, leurs âges ou leur sexe ? Ne devient-il pas impératif, en vue de la future élection présidentielle, de se réapproprier « le politique » au sens noble du terme pour que ce scrutin soit réellement l’expression du peuple et non pas une énième farce entre droite et droite extrême ?

« Le blues est facile à jouer, mais difficile à ressentir. »**

I’m a poor lonesome doctor

 

* Jacques Fabrizi, Un chemin de croix.
** Jimi Hendrix

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