#blabla par Jacques Fabrizi

Bla-bla : « Verbiage, bavardage. Assez de bla-bla, il faut passer à l’action. »

Le nouveau ministre de la Santé et de la Prévention, François Braun, ex-chef de pôle du service des urgences du CHR de Metz-Thionville, s’est déplacé à Longwy, jeudi 11 août 2022. Il a visité deux maisons pluridisciplinaires de santé et s’est rendu à l’hôpital de Mont-Saint-Martin, établissement du groupe SOS dont le président du directoire n’est autre que Jean-Marc Borello, le très influent et controversé* délégué général adjoint chargé de l’engagement citoyen de LREM, « La République En Marche » devenue depuis le 5 mai 2022 « Renaissance », sans doute pour se débarrasser de connotations négatives. L’on pourrait s’étonner que le ministre ait choisi de s’intéresser uniquement à des maisons pluridisciplinaires. Ce faisant, il exclut, de fait, la majorité des praticiens de la région de Longwy qui exercent de manière isolée et dont certains poursuivent leur activité dans le cadre d’un cumul emploi-retraite – y compris en s’acquittant de cotisations de retraite obligatoires sans aucune contrepartie – afin de maintenir, en conscience, une offre de soins non négligeable.

Dans une interview accordée au quotidien régional, Le Républicain Lorrain**, le ministre, fraîchement nommé, à qui Emmanuel Macron avait déjà confié la mission « flash » afin d’identifier les dysfonctionnements du système de santé et d’évaluer les difficultés rencontrées aux urgences, explique qu’il a « un but, une méthode [et qu’il allait] la suivre rigoureusement ». Voilà qui est rassurant. Se rendre « dans une zone de désert médical avec des difficultés aussi bien en ville qu’à l’hôpital » ferait donc partie de la méthode. À propos de la fuite des soignants dans les départements frontaliers, il précise « qu’après le Conseil national de la refondation voulu par le président de la République, il enchaînerait avec la concertation des parties prenantes de la santé au cours de laquelle le sujet du “transfrontalier” devrait émerger. La concertation devrait se dérouler jusqu’à la fin de l’année pour que les mesures puissent être mises en place début 2023. »

Selon un article publié également le 11 août 2022 sur le site de JIM.fr, il est rapporté qu’en visite au CHU de Nantes, le 3 août dernier, pressé de questions par les journalistes suivant son déplacement, François Braun avait martelé : « Il n’y a pas de fermetures d’urgences. Je crois qu’il faut arrêter avec ce terme, qui est tout le temps utilisé, qui fait peur. Il n’y a pas de fermeture, il y a un accès régulé […] vers les services d’urgence, dans les endroits où il n’y a plus les moyens pour faire tourner [les services] sans cette régulation. » Or, le même jour, une enquête de SAMU Urgences de France, syndicat qu’il dirigeait avant de devenir le locataire de l’avenue de Ségur, rapportait que « 42 établissements ont été contraints de réaliser une fermeture totale de nuit de leur service d’urgence pour un nombre cumulé de 546 nuits en juillet. De jour, ce sont 23 établissements qui ont réalisé une fermeture totale pour un nombre cumulé de 208 jours ».*** Il en va de même tout au long de l’entretien accordé au Républicain Lorrain et au cours duquel le nouveau ministre de la Santé disserte sur la méthode sans apporter de réponses concrètes. Une des solutions formulées, voire la seule, serait de « sortir les soignants des tâches bureaucratiques ». L’on peut s’interroger sur la stratégie, tandis que, dans le domaine de la santé, plus d’un emploi sur trois est déjà occupé par du personnel administratif.

La souffrance des soignants à qui l’on demande de faire plus avec moins, la pénibilité au travail, le manque d’attractivité de la profession, la crise des vocations, la fermeture des lits, la grande précarité du secteur de la psychiatrie, les déserts médicaux, l’épuisement professionnel des médecins généralistes à qui l’on demande de travailler toujours plus alors qu’ils exercent déjà en moyenne plus de cinquante heures par semaine… Le ministre feint de découvrir tous ces problèmes alors qu’ils sont connus de longue date, y compris la question transfrontalière. Faut-il rappeler qu’avant d’être nommé à ce poste, il exerçait à Metz, non loin du Luxembourg ? Les sujets sont identifiés, répertoriés, analysés, rebattus depuis des décennies. Ils ne font plus mystère.

De qui se moque-t-on ? Ce n’est pas en brouillant les pistes avec des acronymes tels que le CNR – Conseil national de la refondation –, copié sur le Conseil National de la Résistance, que l’on accouchera enfin d’un programme politique audacieux. Après la Convention citoyenne pour le climat, le Grand débat national pour répondre à la colère des gilets jaunes, le Ségur de la Santé, la future Convention citoyenne sur la fin de vie, les conventions en tous genres font flores. Elles sont devenues « tendance ». Une manière pour l’exécutif d’afficher un semblant de démocratie et de contourner le travail législatif des parlementaires. Que reste-t-il, par exemple, des cahiers de doléances rédigés par les Français en 2019 ? Les 16 337 cahiers ont été relégués aux 101 Archives départementales, mais jamais publiées sur Internet. Le cabinet de Sébastien Lecornu, ministre qui coanimait le Grand débat, avance des problèmes techniques. « Les cahiers citoyens représentent des téraoctets de données, les héberger en permanence sur le site aurait été trop lourd à mettre en place. » Que sont devenues les 149 propositions de la Convention citoyenne pour le climat qu’Emmanuel Macron s’était engagé à reprendre « sans filtre » ? Seuls 10 % des propositions auraient été reprises par le gouvernement. Quant au Ségur de la Santé, hormis des effets d’annonces et quelques augmentations de salaire assimilées à un simple rattrapage, il n’a engendré que déceptions et, surtout, il n’a réglé aucun des problèmes de fond de manière pérenne. Nous assistons à une politique spectacle avec des mesures ponctuelles prises dans l’émotion et l’urgence.

Les soignants, confrontés à des difficultés croissantes, conservent malgré les circonstances le sens de leur mission, mais pour combien de temps ? Car ce n’est pas avec des primes exceptionnelles ou des rémunérations ponctuelles que l’on résoudra les problèmes de façon durable. « Au Luxembourg, la moitié du personnel hospitalier vient de l’étranger et 23 % d’entre eux sont français ? Un exode qui, à la longue, peut porter préjudice aux régions frontalières, comme à l’hôpital de Mont-Saint-Martin (Meurthe-et-Moselle) où, en moyenne, chaque année, quatre infirmières quittent l’établissement. » **** Le salaire et la retraite – dix années de travail au Luxembourg équivalent à toute une carrière en France – représentent des motivations essentielles, mais elles ne sont pas les seules. Les conditions de travail en sont une autre. Même si, au Luxembourg, le temps de travail hebdomadaire se maintient à 40 heures, avoir deux fois moins de patients à prendre soin se révèle un atout appréciable. « Nous avons plus le temps de nous occuper de nos patients, d’être auprès d’eux et de construire une vraie relation », me rapporte une de mes amies, infirmière au Luxembourg. Contrairement à ce qu’affirme la direction du Groupe SOS, rares sont les soignants qui seraient prêts à faire le chemin inverse.

Mieux rémunérer le personnel soignant, au lieu d’accuser le Luxembourg de concurrence déloyale, ne devrait-il pas être une des priorités du nouveau ministre de la Santé ? Ne devient-il pas, en effet, de plus en plus injuste d’être rétribué moitié moins selon que l’on exerce d’un côté ou de l’autre de la frontière ? Seules une amélioration des conditions de travail et une conséquente revalorisation des salaires mettraient un terme à l’hémorragie de soignants vers les pays limitrophes – le Luxembourg, mais aussi la Suisse – et redonneraient à la profession une réelle attractivité. À Longwy, le ministre de la Santé s’est montré à l’écoute et a déclaré : « Je ferai tout pour que ça aille mieux », déclaration d’intention lénifiante qui n’engage à rien. Assez de bavardages, de tergiversations et d’atermoiements ! Ne serait-il pas grand temps de passer à l’action ?

Celui qui souffre des affres de la faim se moque de savoir qu’il mangera demain ; ce qu’il veut, c’est manger aujourd’hui.

I’m a poor lonesome doctor…

 

* https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/12/05/borello-l-homme-qui-fait-du-social-un-business_5392746_3234.html
** Le Républicain Lorrain, jeudi 11 août 2022.
*** https://www.jim.fr/medecin/actualites/pro_societe/e-docs/francois_braun_admet_finalement_la_fermeture_de_services_durgence_193611/document_actu_pro.phtml
**** https://www.francetvinfo.fr/sante/professions-medicales/luxembourg-le-pays-attire-des-soignants-francais-qui-souhaitent-mieux-gagner-leur-vie_4369741.html

1 reply
  1. Fabien SALVI says:

    Docteur,
    Je ne manque aucune de vos chroniques qui parviennent dans ma messagerie … Aujourd’hui, je vous dis deux mots !
    Comme beaucoup, je suis avec attention l’actualité de notre pays et je dois dire que la pertinence de vos propos sur la situation de l’offre de soins et la dégradation de leur qualité me font dire que cela correspond à la réalité. Je suis malheureusement un habitué de l’hôpital depuis près de 25 ans ; j’ai aussi eu besoin plusieurs fois besoin des services d’urgences (pas pour des écorchures …). Dans ce laps de temps, si j’ai constaté la permanence du dévouement, de la disponibilité et de l’écoute des médecins et de tous les personnels de santé, j’ai aussi constaté une vraie dégradation de l’ambiance générale. Dégradation qui s’inscrit en continuité au fil du temps me semble-t-il.
    Cela me fait dire que chacun de vos propos est un constat réel.
    Pour mettre de l’eau à votre moulin, j’ajoute ceci : la semaine passée j’étais en consultation avec l’un de mes médecins qui est membre de l’Académie de Médecine (il est aussi Professeur Emérite de médecine). Outre l’objet de ma consultation, nous avons aussi parlé de l’Hôpital Beaujon … Il m’a appris que la Clinique Hartman-Paré, qui ouvre dans de nouveaux locaux ces jours-ci à Neuilly-sur-seine, vient de « débaucher » 10 professeurs de médecine de l’hôpital Beaujon qui vont donc quitter le service public de santé pour rejoindre ce groupe privé (ce nouvel établissement* privé, qui en regroupe deux précédents de la même ville, comportera 500 lits).
    Cette « fuite » vers le privé est un vrai symbole du désarroi régnant dans le corps médical. De fait nous allons vers une médecine à deux vitesse : par la qualité des soins et l’offre de plateau médical mais aussi par les tarifs pratiqués. Dans le domaine de la santé, comme dans d’autres (exemple : la recherche) on va laisser au moins riches le service public que l’on déshabille et déshabillera au fur et à mesure et aux mieux pourvus financièrement le privé et son objectif qui est de générer des dividendes.
    Voilà, docteur, ce que je voulais dire suite à vos propos de ce jour. Je dois dire que votre conclusion est pertinente ; elle illustre parfaitement vos propos. Par métaphore, j’ai envie de la lire ainsi : quand le malade est dans son lit d’hôpital, c’est bien de réponses ou de soins immédiats auxquels il aspire et ne pense pas tout de suite à longs termes … surtout quand il souffre ou se tort d’angoisses.
    Bien à vous.
    Fabien Salvi – Nanterre le 15 août 2022

    * Attention, je ne méprise pas cette clinique qui est l’un de mes lieux de soins.

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