#aporie par Jacques Fabrizi

Aporie

François Mitterrand fut élu à la présidence de la République le 10 mai 1981. Cinq mois plus tard, le 10 octobre 1981, la loi « portant abolition de la peine de mort » était publiée. L’émouvant discours de Robert Badinter, garde des Sceaux et ministre de la Justice, à l’Assemblée nationale le 17 septembre 1981 demeure dans toutes les mémoires.

Au cours de la dernière campagne électorale, Emmanuel Macron avait annoncé vouloir mettre en place une Convention citoyenne sur la fin de vie et aller « au bout du chemin qui sera préconisé ». Dans l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, face à l’extrême droite, il avait infléchi son programme et promis de prendre des mesures en faveur du pouvoir d’achat des plus démunis. Récemment réélu, face à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES) de Jean-Luc Mélenchon qui s’est prononcée pour la légalisation de l’aide active à mourir, le Président de la République se montre plus enclin à poursuivre le débat sur la fin de vie.

Paradoxe des temps modernes, en 1981, on abolit la peine de mort et, en 2022, on légalisera l’aide active à mourir. Le changement sémantique me paraît important à noter. Il ne s’agit plus de la seule légalisation de l’euthanasie, mais d’une aide active à mourir incluant le suicide médicalement assisté. Ars moriendi, ars bene moriendi, de la fin du Moyen Âge aux débuts des Lumières, l’art de bien mourir a marqué le triomphe de la culture classique de l’individu. Montaigne : « apprivoiser la mort », Bossuet : « tout nous appelle à la mort ». La mort est la grande occupation de la vie. Elle est le but même de la vie, l’accomplissement auquel consacrer tous ses soins. La mort parachève la vie dont elle est la forme aboutie […] Apprendre à vivre, c’est apprendre à mourir.* L’imminence de la mort exacerbe les questions existentielles.

Je compare souvent la vie à une partition musicale ; libre à chacun d’écrire la sienne, en choisissant la tonalité, les nuances et les tempi qui lui sied. Pour poursuivre cette métaphore, quel serait notre ressenti si un chef d’orchestre décidait d’interrompre l’exécution d’une symphonie, d’une passion ou d’un oratorio, plusieurs mesures avant la barre de fin ? Ne serait-ce pas vécu avec une grande violence ? Ne nous laisserait-il pas un goût amer d’inachevé ? De plus, les médecins qui se verraient confier cette mission euthanasique, ce geste létal, cette « mise à mort » ne dérogeraient-ils pas à l’éthique médicale qui repose depuis Hippocrate sur le principe du primum non nocere, « en premier lieu, ne pas nuire » ? Je me refuse à envisager de provoquer la mort d’un patient que je connais de longue date, que j’écoute et que j’accompagne. Cette éventualité s’inscrit en faux avec l’humanisme qui m’anime depuis tant d’années dans l’exercice de ma fonction.

En France, les soins palliatifs ne sont pas répartis de manière harmonieuse. Dans les régions qui en manquent cruellement, légaliser l’aide active à mourir équivaudrait à donner, aux personnes en fin de vie, le choix entre l’euthanasie et l’euthanasie ! « Vous avez raté votre vie ? Avec nous, vous réussirez votre mort ! »**

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Jean Clair, La barbarie ordinaire, Music à Dachau, Éditions Gallimard, 2001, page 84.
**  Jean Teulé, Le magasin des suicides, Éditions Julliard, 2007.

2 replies
  1. Metha says:

    – Prenez bien votre carte vitale, pour la mort, c’est à gauche de la droite ou à droite de la gauche, c’est comme vous voulez.
    – Pour le vaccin Covid, c’est en face, oui, dans la grande surface, ou ils font aussi des soldes sur la mort rapide en pack de 10, parfait pour une famille.

    ” En France, les soins palliatifs ne sont pas répartis de manière harmonieuse. Dans les régions qui en manquent cruellement, légaliser l’aide active à mourir équivaudrait à donner, aux personnes en fin de vie, le choix entre l’euthanasie et l’euthanasie ! ”

    J’ai peur que ça finisse comme ça 🙁

    Vive le poor lonesome doctor

    Metha

    Reply
  2. Marquet Christelle says:

    Bonjour Docteur,
    Comme toujours je vous lis et transfère vos écrits.
    Merci à vous de continuer,
    Christelle M.

    Reply

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