#abécédaire 1
par Jacques Fabrizi

Petit abécédaire par temps de Covid-19

Ne craignez rien, je ne suis pas lexicographe ni ne travaille sur les mots qui scandent notre quotidien à l’heure du confinement. Il s’agit d’un petit abécédaire des mots qui disent nos maux, personnels et sociétaux, et qui sont ressassés à l’envi par tous les médias en ce temps de pandémie de coronavirus. Il se veut non exhaustif, empreint d’une grande subjectivité et ne prétend absolument pas à l’universel.

 

A
Anglicisme
J’appartiens à la génération qui a appris l’anglais en jouant au flipper : Insert coins, Target value, Gate, Hole, Extra ball, Same player shoots again, Lottery, Game over, Tilt… « The times they are changin’ » chantait Bob Dylan à cette époque.
La période actuelle est particulièrement anxiogène et le vocabulaire beaucoup moins ludique : Covid-19, Sars-Cov2 (severe acute respiratory syndrome coronavirus 2), Fake news, Cluster, Cohort, Super-spreader, Stay at home

Aléatoire — Atypique
Le caractère atypique de ce virus, totalement méconnu il y a encore quelques mois, et le caractère aléatoire de son pouvoir hautement pathogène affolent la population. Alors que certains patients demeurent asymptomatiques, d’autres en revanche, parfois des sujets jeunes sans comorbidités (sans aucun facteur de risque), décompensent de manière brutale sans explications rationnelles en présentant un syndrome de détresse respiratoire aiguë nécessitant en urgence une hospitalisation en réanimation.

 

B
Barque silencieuse (la)
Sa devise est une citation d’Albert Camus dans La peste, ouvrage qui connaît actuellement un regain d’intérêt : « Ce qui est plus original dans notre ville est la difficulté qu’on peut y trouver à mourir. » Elle porte un projet de création d’une maison de soins palliatifs pour le Pays-Haut de Meurthe-et-Moselle, communément qualifié de beau et nécessaire.

 

C
Cantate
Une musique de confinement, à n’en pas douter. Longtemps méconnues du grand public des mélomanes, les cantates de Jean-Sébastien Bach sont un incomparable trésor musical. D’une profondeur et d’une gravité inénarrables, elles s’écoutent en boucle ou se dégustent au jour le jour. Le cantor de Leipzig en a composé plus de 200, sans compter les cantates profanes, les passions et les oratorios. De quoi tenir encore longtemps ! Une recommandation particulière, compte tenu des circonstances, pour la BWV 60, Ô Ewigkeit, du Donnerwort (Ô éternité, toi, parole foudroyante) qui nous fait osciller entre la crainte et l’espérance et qui se termine par « Es ist genug », « C’est assez ».

Confinement
« Cristo si è fermato a Eboli », Le Christ s’est arrêté à Eboli est un roman autobiographique de Carlo Levi. Un journal de confinement publié à la libération en 1945. L’auteur, antifasciste notoire, est arrêté en 1935 par les autorités italiennes en place et condamné au « confinamento » c’est-à-dire à l’exil intérieur dans un petit village de Lucanie. Il y rencontre de pauvres gens abandonnés, à la marge de la civilisation, et victimes du poids de l’injustice sociale et de l’indifférence politique.

Coronavirus — Covid-19
Coronavirus désigne l’agent pathogène lui-même, alors que Covid-19 fait référence à la maladie, avec le d de « disease », « maladie » dans la langue de Shakespeare. Personne ne fait vraiment la distinction entre les deux mots. Le mot coronavirus est employé à tout va et surtout à toutes les sauces. Son emploi excessif dans les médias tourne à l’obsession et décuple son caractère anxiogène qui vire à la psychose ; d’autant qu’on ne sait toujours pas à quelle sauce on va être mangé… Son origine demeure inconnue et ouvre la voie à toutes les spéculations et aux multiples théories du complot.
Il y aura, paraît-il, un avant et un après le coronavirus. J’espère de tout cœur que, quand l’orage aura cessé, on n’oubliera pas qu’il a plu…

Crise
La pandémie de coronavirus a engendré une crise systémique qui va nous obliger à reconsidérer nos modes de fonctionnement. Si l’on veut, à l’avenir, éviter les travers que l’on connaît aujourd’hui et se prémunir de nouvelles crises, il faudra opérer un changement de paradigme en sortant d’une logique technocratique et néolibérale et en remettant l’humain au centre des soins.

 

D

Deuil
Les personnes dont un membre de leur famille est décédé des suites du Covid-19 vivent des situations étonnamment surréalistes dont les répercussions psychologiques se prolongeront bien après la fin de la pandémie. Les cérémonies se déroulent dans la plus stricte intimité. Il n’est plus envisageable de poser la main sur le cercueil, de présenter ses condoléances de vive voix, et les gestes de réconfort sont proscrits. Il est hors de question de s’embrasser, de se passer la main dans le dos, de se serrer dans les bras et de chuchoter des mots de réconfort à l’oreille. Quand l’émotion surgit, elle semble contrariée, empêchée par les circonstances comme si elle n’était pas autorisée ni légitime. Seules les larmes qui inondent les visages dans un silence sépulcral permettent son extériorisation. Dans ce temps suspendu, quand ces rituels ne peuvent avoir lieu, ou incomplètement, le deuil semble inabouti, brouillé, compliqué, voire impossible. Les personnes proches des décédés se trouvent soumises à une double peine : l’affliction causée par la perte d’un être cher et l’empêchement de tout processus d’élaboration psychique lié à une situation de deuil.

 

E

Espoir
Le Président de la République a affirmé lors de son allocution télévisée du 13 avril 2020 : « Nous aurons des jours meilleurs et nous retrouverons les jours heureux. » Je préfère, quant à moi, croire en ces deux vers de Guillaume Apollinaire :
« Jamais les crépuscules ne vaincront les aurores
Étonnons-nous des soirs, mais vivons les matins… »

 

(A suivre…)

1 reply
  1. Jean-Pierre HUMBERT says:

    Très intéressant ; en même temps, de manière très libre, cet abécédaire nous permet de revoir et d’actualiser nos quelques connaissances dans divers domaines, sociétal, littéraire, …

    A la lettre “E”, les deux vers de Guillaume Apollinaire nous invitent à positiver, espérer, et l’on ne peut qu’adhérer à cette vision, cette ouverture d’esprit.
    « Jamais les crépuscules ne vaincront les aurores
    Étonnons-nous des soirs, mais vivons les matins… »

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