#14juillet 6
par Philippe Metzger

Un confiné explore le futur, 6

Je me souviens. En cinq ans, tant de choses ont changé.

En 2022 fut instauré un jour d’hommage aux vétérans des pays de l’Union européenne. La France adhéra sans hésiter à ce Veteran’s day. Dès le 14 juillet 2021, la fête nationale prit une nouvelle forme. En accord avec les Armées, les associations d’anciens combattants et différents organismes, le défilé militaire fut supprimé. Pour conserver la dimension nationale de ce jour historique, un hommage aux métiers du secours et de la santé fut proposé. Afin de marquer la cohésion nationale, il fut décidé que ce jour serait portée, par toute la population, une chemise ou une blouse blanche, symbole de la tenue des soignants. Après le rituel des applaudissements de 20h, les Français accueillirent cette suggestion avec enthousiasme. Était-ce lié aux soignants ou à l’antimilitarisme de gauche qui anime les rédactions ?

Il fut également étudié le remplacement de La Marseillaise jugée trop martiale depuis des années. La VIe république était une occasion de bouger ce pilier. Mais les goûts et les couleurs étant un profond sujet de discorde populaire, on se contenta d’essayer d’en changer les paroles. Les passages les plus guerriers furent remplacés par des mots tournés vers un avenir commun. C’était un peu déséquilibré, mais la nouvelle version donnait satisfaction au plus grand nombre. Elle fut adoptée par un comité ad-hoc, désigné pour l’occasion.

Durant les trois ans écoulés depuis la proclamation de la nouvelle république, les armées ont vécu des changements fondamentaux. Sans remettre en question la dissuasion nucléaire, garantie de paix quoiqu’en pensent ses détracteurs, l’armée de l’Air fut supprimée. À la lecture des missions des différentes composantes de notre défense, il était apparu que cette armée se trouvait en situation de doublon sur les principales. La restructuration fut douloureuse. Mais l’argument majeur du programme de la VIe étant la simplification administrative, tout ce qui ne servait à rien devait être supprimé. L’armée de l’Air subit de plein fouet cette logique et ne put véritablement faire valoir ses positions. Les moyens furent répartis entre les deux autres armées, la chasse revenant à la Marine dont les avions étaient identiques, à quelques détails près. La mission de dissuasion, qu’elle opérait déjà avec la force océanique stratégique et ses sous-marins ainsi qu’avec l’aviation embarquée, lui fut attribuée en totalité. Le transport fut confié à l’armée de Terre, dans sa composante aviation légère, l’ALAT, qui changea d’acronyme pour devenir l’AVIAT, aviation de l’armée de Terre. Enfin les hélicoptères furent répartis entre les deux armées. Quant aux personnels, un bon tiers fut renvoyé à la vie civile, le reste suivant ses avions. En fait, le plus difficile à accepter pour eux fut de changer d’uniforme et de se fondre dans des cultures différentes. Aujourd’hui, tout n’est pas encore réglé, mais les mentalités évoluent et les réticences s’effacent petit à petit.

Voilà. Ainsi je marche sans but sur cette avenue devenue piétonne. Hormis les touristes, les gens portent leur chemise ou leur blouse blanche. C’est plutôt élégant et agréable à l’œil. Paris a changé aussi. Outre les Champs, de nombreux axes centraux sont désormais réservés aux piétons, une partie de la chaussée étant affectée aux deux roues à pédale ou électrique. Le bruit, les odeurs de gaz d’échappement, les comportements brutaux, ont disparu. Le boulevard Saint Germain, le Boul’Mich, la place de la Madeleine, une partie du boulevard Haussmann, sont interdits aux automobiles, même électriques. Au début ce fut un joyeux foutoir, mais de nouvelles habitudes se sont installées et le Parisien s’est trouvé des vertus de discipline. La capitale est devenue respirable, vivable, acceptable.

Pour moi la vie a changé aussi. Mes activités débutées en 2020 ont connu un essor exceptionnel et l’entreprise s’est développée d’une manière inespérée. Nous installons des moyens de production électrique utilisant l’énergie contenue dans les mers et les océans, pour le monde entier. Nous répondons aux besoins en donnant une solution adaptée à chaque pays, à chaque ambition, à chaque budget. Cette adaptabilité, due notamment à des évolutions techniques, est la clé de notre réussite. En France, les pouvoirs publics ont enfin compris qu’au-delà des incantations d’une transition énergétique une véritable politique de « verdissage » de la production passait par des mesures concrètes et une vision. Ainsi, l’Etat, sous l’impulsion de son Président, fixa l’objectif de 20% de renouvelables dans le mix électrique à l’horizon 2030. Il fallait rattraper le retard accumulé depuis 2010. Dans ce pourcentage, l’exploitation des ressources énergétiques maritimes devait représenter 75%. Cette décision fut libératoire à la fois des investissements, mais aussi d’une industrie qui sommeillait.

Mais ce qui a réellement transformé mon existence est la rupture géographique que mes activités ont demandée. J’ai quitté la France il y a quatre ans, et suis allé m’installer à Lisbonne, où l’entreprise qui m’emploie a posé son siège social. J’ai découvert une autre façon de vivre au quotidien, dans un climat océanique délicieux. Le Portugal n’ayant qu’une seule frontière, avec l’Espagne son unique voisin, les mesures à prendre en cas d’épidémie ou de pandémie sont assez rapides. Si l’on ajoute une propension des Portugais à la discipline et au respect d’autrui de manière culturelle, ce pays est intrinsèquement protégé contre des situations telle que celle de 2020. D’ailleurs, il a fait partie en Europe de ceux qui furent le moins touchés par le virus.

(A suivre…)

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