#14juillet 3
par Philippe Metzger

Un confiné explore le futur, 3

Je me souviens.

Ce qui m’avait plu dans ce gouvernement resserré était la présence d’un ministre de la Mer. Le nouveau Président avait retenu de son passage à l’hôtel de Roquelaure l’importance d’une stratégie maritime et du poids économique de ce secteur, notamment dans une logique de relance. D’ailleurs, Jean Lassalle, dont j’avais refusé de reprendre sa campagne, m’avait contacté pour intégrer ce ministère que j’avais placé dans son programme de 2017 : on me proposait d’occuper les fonctions de directeur de cabinet. Jean, lui-même ministre de la Ruralité, regroupant l’agriculture, la pêche en rivière et la condition paysanne, avait conduit une campagne sage, sérieuse, soignant ses travers et se donnant une stature étatique. Il m’avait étonné et son résultat du premier tour avec 11% des voix illustrait la popularité dont il ne s’était pas départi. Sa nouvelle attitude la renforça car les gens n’avaient plus honte de le soutenir : il n’était plus fantasque, mais il incarnait enfin une France authentique et inquiète qui voyait en lui un politique accessible et attentif. Le report clair de ses voix sur Borloo eut un effet direct sur sa présence au sein du gouvernement. Le futur président l’avait du reste contacté au début de la campagne, ainsi que Jean m’en fit la confidence, pour unir leurs popularités sur leurs programmes complémentaires en bien des points. Il savait ainsi qu’il entrerait au gouvernement et soigna donc sa campagne pour répondre aux exigences d’une fonction ministérielle.

Je dus décliner l’offre de ce poste après une réflexion cornélienne. D’un côté, j’aurais pu enfin exprimer mes compétences au niveau régalien, dans une fonction de contrôle et de développement, auprès d’une personnalité que je connaissais pour avoir eu plusieurs occasions d’échanger sur le sujet maritime avec elle. En effet, Audrey Azoulay avait proposé Sophie Panonacle, dont l’activisme pour la mer en tant que députée avait convaincu Borloo de l’accepter. De l’autre, je venais de débuter un travail dont je rêvais avec des acteurs du renouvelable pour développer les énergies marines à l’international. Sujet passionnant en ligne avec mon doctorat, relation de confiance, excellente rémunération, allais-je devoir lâcher la proie pour l’ombre ? Ma décision fut celle de la raison, non de la passion après un long entretien avec la ministre. Mais je lui promis de rester disponible pour des rendez-vous « du soir » si mes compétences pouvaient servir. Elle comprit ma position et accepta ma suggestion qu’elle ne manqua pas en quelques occasions de mettre en application.

Il fallut envisager de dissoudre l’Assemblé nationale et procéder sans délai au renouvellement d’un tiers des sénateurs, ce qui était initialement prévu pour septembre. Dans le chaos institutionnel, tout cela relevait de la quadrature du cercle. Mais, entre les deux tours, Borloo avait conclu un pacte de neutralité avec La République en Marche pour éviter d’aggraver la situation. La dissolution interviendrait début 2021 à condition que la majorité parlementaire observe une posture sans opposition systématique contre le nouveau gouvernement, notamment lors des questions lui étant destinées. En échange, quelques ministres, comme Sophie Panonacle, seraient choisis parmi les acteurs du parti en berne. La politique réaliste du Président et de son gouvernement fut celle annoncée lors de la campagne. Les partenaires sociaux reconnurent celui qui avait mis autour de la table leur collège lors du Grenelle de l’environnement puis de celui de la mer. Dès son arrivée au pouvoir, il institua un dialogue permanent, et un conseil social hebdomadaire se tint à l’issue du conseil des ministres.

Malgré ce tournant inédit dans la gestion des affaires sociales, l’automne 2020 fut le siège de la résurgence d’une violence urbaine croissante. La crise économique touchait les foyers les plus modestes, poussant les gens au pillage, au vol à la tire, aux attaques de toutes sortes. Si les syndicats parvenaient à contenir la contestation et, étonnamment, éviter des manifestations autant inutiles que destructrices, une catégorie de personnes issues des périphéries des grandes villes exprimaient dans la rue une colère qui devait exploser. François Baroin, ministre de l’Intérieur, chercha autant que possible à éviter les affrontements avec les forces de l’ordre. Il démultiplia une présence préventive en réinstaurant les ilotiers, police de proximité à l’instar du bobby londonien. L’idée était de créer une relation de confiance entre la police et le résident ou le passant, et casser l’image du flic violent et prêt à frapper tout ce qui bouge. La tactique de maîtrise des exactions passait par une posture passive et non plus active. Les CRS ne venaient plus au contact des agités mais restaient parés à intervenir derrière des engins blindés que les manifestant ne pouvaient détruire par leur violence. Cette méthode d’isolement connut quelques effets probants.

Le chômage avait atteint un sommet inquiétant et une grande part des ménages se trouvait dans une situation terrifiante. Il y eut durant ces semaines d’octobre et novembre suivant l’élection présidentielle une ambiance presque schizophrène où le peuple souffrait sans pouvoir taire son ressentiment sur les réseaux sociaux alors qu’il adoptait un comportement social raisonnable dans son expression urbaine. En mettant en avant des nouveaux gisements d’emplois provenant du développement des métiers de l’environnement, des entreprises naquirent en bénéficiant d’aides adaptées. Mais le mal était profond, ainsi que les conséquences de la catastrophe sanitaire. Le chemin s’annonçait complexe et long. Pourtant dès début 2021, une légère tendance à la baisse du chiffre de demandeurs d’emploi se fit jour.

(A suivre…)

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