#14juillet 2
par Philippe Metzger

Un confiné explore le futur, 2

Ce siècle avait vingt ans.

Je me souviens.

Après six semaines de désordre, après six semaines à reprendre les postures de mars et avril où l’on avait découvert, entre autres, les vertus du télétravail, le 14 juillet fut retenu pour symbole d’une nation revenant à une configuration conforme à sa culture. Pas de cérémonie d’accoutumée, pas de défilé, ce 14 juillet fut d’un calme étonnant. Ou presque. Le Président, cet après-midi-là, comme tous ses concitoyens, décida, malgré l’ambiance hostile qui l’accablait, de sortir du Château et de se mêler à la foule. Masqué, ganté, il se rendit donc souriant et décontracté sur les Champs-Elysées, accompagné d’une protection rapprochée discrète mais présente. Très vite, un groupe se forma autour de lui et les insultes commencèrent à pleuvoir. Ses officiers de sécurité tentèrent de l’exfiltrer sans tarder, et au moment où le Président reprenait en hâte le chemin de l’Elysée pour y rentrer par la porte du parc de l’avenue Gabriel, il s’effondra. Un coup de couteau donné dans son dos le blessa gravement.

Un type passait par là, errant un pas après l’autre, sans avoir prévu d’y être. Il expliqua qu’en voyant le résident du Château et son air suffisant pérorer dans l’avenue, il s’était senti dégoûté et avait formé à cet instant l’idée de l’agresser. Il avait suivi le groupe rentrant en hâte à l’Elysée. Dans sa poche, il ouvrit son cran d’arrêt et pendant que les officiers de sécurité s’affairaient devant pour ouvrir un passage tout en protégeant leur « client », il s’élança et le planta dans le dos, dans un geste inconscient. Il affirma au cours des interrogatoires qu’il n’avait pas l’intention de tuer.

Ne pouvant plus exercer son mandat, le Président fut déclaré empêché au sens de la Constitution. Le président du Sénat le remplaça donc et il fut nécessaire de procéder à de nouvelles élections. Le 17 juillet, Emmanuel Macron décédait de sa blessure. Gérard Larcher s’installa à l’Elysée pour traiter les affaires courantes. Un dilemme d’Etat surgit : la date du second tour des élections municipales avaient été fixée fin septembre de manière à permettre de relancer une campagne acceptable sur la base des évolutions des derniers mois. Mais le délai de trente-cinq jours prévus par la Constitution pour organiser les présidentielles, incluant celui de la campagne officielle de treize jours avant le premier tour, imposait qu’elles se tiennent avant le second tour des municipales, ce qui était déclaré comme incompatible par les institutionnalistes. Le Conseil constitutionnel fut saisi et décida de permuter les deux scrutins, en prolongeant à titre exceptionnel la durée de vacance et l’intérim du président du Sénat de trente jours suivant le second tour des municipales. L’organisation du second tour durant l’été, après des mois de confinement, relevait de l’absurdité. L’élection fut donc programmée pour le 4 octobre.

Devant ce qu’il qualifia de bricolage institutionnel, le peuple se raidit majoritairement contre le politique. Encore une fois, la situation inédite n’était pas prévue, ni préparée. Appelé aux urnes trois fois en six semaines, il exprimait un mécontentement continu, rien ne semblant pouvoir calmer son irritation. Pour ne rien arranger, le Premier ministre, à bout de forces, posa sa démission. Mais les attributions du président intérimaire ne permettant pas de l’accepter ni de nommer un remplaçant, Edouard Philippe dut tenir jusqu’à l’élection présidentielle avec un gouvernement ayant perdu toute confiance. Le pouvoir avait atteint ses limites.

Ce fut un été bizarre. Entre les appels au travail pour tenter de sauvegarder une économie en déclin structurel et les habitudes estivales du Français moyen partant en congés, les comportements explorèrent la palette de l’insouciance et de l’inconvenance mélangées. Le chacun-pour-soi prévalut, dans une logique bien franchouillarde. Après des manifestations de joie indécentes à l’annonce du décès du Président, les encombrements routiers traditionnels prirent place sur les axes habituels. Dans le même temps, la perspective des scrutins de rentrée attisait les politiques, et la trêve usuellement observée en cette période ne put se tenir. Au contraire, la vie politique ayant été atténuée par un mouvement de solidarité face à la situation sanitaire nationale et internationale, les oppositions avaient maintenu une présence minimale mais peu agressive, tout au moins jusqu’au mois de mai. Dès le 15 mai le réveil avait été véhément. Si bien que lorsque l’annonce d’une présidentielle suivant les municipales fut officielle, les dirigeants politiques redoublèrent de dynamisme. Le temps était court et il fallait se positionner dans un nouveau discours intégrant l’impréparation à la pandémie que venait de vivre le pays.

Et puis les candidats se firent connaître. Jean Lassalle tira le premier puisqu’il avait annoncé dès 2018 qu’il serait candidat en 2022. La faible durée de précampagne obligea tous les grands partis à renoncer à une procédure de primaires, et les candidats furent désignés par les bureaux politiques de leurs formations respectives, au désespoir des militants qui se dirent floués par un système archaïque pour certains, par un parti hégémonique pour d’autres, par un nouveau casse politique pour d’autres encore. Décidément, rien ne semblait convenir à l’électeur. Une cacophonie des mécontents, c’est-à-dire des candidats potentiels non retenus, vint obscurcir une situation déjà bien brumeuse, les uns annonçant le caractère incontournable de leur candidature, les autres la légitimité de leur option face à une investiture officielle erronée. Finalement, la voix de la sagesse vint du Conseil constitutionnel qui rappela le 19 juillet que seuls les candidats ayant rassemblé les cinq cents signatures seraient validés. La chasse était ouverte.

Il en est un que personne ne vit venir. Et qui fit la course en tête dès le recueil des signatures. Ancien ministre de l’Ecologie, de la Ville, de l’Economie, de l’Emploi, défenseur des droits en tant qu’avocat, centriste modéré engagé dans un projet environnemental pour l’Afrique, Jean-Louis Borloo synthétisa d’emblée les espérances d’un peuple en colère, au bord d’une révolte urbaine déjà présente sur les réseaux sociaux. Personne ne s’attendait à le revoir, et beaucoup s’acharnèrent sur son opportunisme macabre comme sur son état de santé précaire. Pourtant, il rassemblait et arborait un dynamisme communicatif. Son programme très synthétique s’articulait autour d’une politique sociale plaçant l’individu au centre des débats et des décisions par voie de référendum, d’une politique écologique forte et déterminée comme pilier de la relance économique, et d’une stratégie internationale fondée sur une Europe puissante et animé d’un esprit de partenariat et non de compétition.

Très vite, à la lecture des scores de signatures, on put ébaucher le profil de cette présidentielle hors normes dont les sondages abondaient dans le même sens : le trio de tête était constitué de Borloo, Maréchal-Le Pen et Jadot. Ce dernier s’était autoproclamé candidat, fort de ses résultats aux Européennes de 2019 mais n’avait ni la dimension ni l’épaisseur pour tenir la fonction suprême. Marion Maréchal-Le Pen, elle aussi candidate d’aucun système partisan, emmenait un programme cohérent de droite pouvant séduire un spectre électoral allant d’une droite dure à un centre droit hésitant, malgré le facteur déjà connu et désormais redouté : sa jeunesse. Au deuxième tour, l’affrontement entre le vieux renard et la jeune prétendante tourna à l’avantage prévu de Borloo qui l’emporta le 18 octobre avec près de 60% des voix. Il nomma Audrey Azoulay comme Premier ministre. Le ton était donné.

(A suivre…)

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