#14juillet 1
par Philippe Metzger

Un confiné explore le futur, 1

14 juillet 2025, Champs-Elysées, 10h00. Pas de défilé, pas de foule, pas de tribunes ni autres signes extérieurs de ce que fut la fête nationale. Depuis le 14 juillet 2020, elle a revêtu un caractère dédié au peuple. La démonstration de force militaire a changé de date. Je déambule sur le trottoir de cette avenue déjà investie par les touristes. Je n’y viens jamais, je déteste la foule. Pourtant, cinq ans plus tard, j’éprouve une envie presque malsaine de venir voir ce qu’est devenu ce 14 juillet, moi qui y défilais il y a quarante-quatre ans. Je marche sans but et pose mon regard sur ce qui bouge. La chaleur écrasante ralentit tout mouvement. Le pas est court, paisible, insouciant. Je mesure alors le temps écoulé depuis 2020. Le passé est un guide. Cinq ans. Cinq ans déjà.

Je me souviens.

Le 14 juillet 2020 exactement. La veille, le gouvernement avait officiellement annoncé le déconfinement définitif. Le Premier ministre, exsangue, avait tenu un énième point de presse où la décision fut déclarée. L’information avait tant fuité, tant circulé et subi tant de distorsions depuis des jours, que l’on ne savait plus distinguer le faux du vrai. Enfin, après des semaines d’attente, d’inquiétude, de doute et d’impatience, le peuple pouvait de nouveau investir les rues et se livrer à ses occupations extérieures après un long temps de vie intérieure. Les gens n’attendirent pas le lendemain pour fêter leur liberté retrouvée. Ils n’attendirent pas la fin de l’intervention du Premier ministre, ni même qu’elle débute. Bien que la réouverture des bars et restaurants ne soit effective que le jour suivant, les rues de toutes les villes de France se remplirent autant que les logements se vidaient dès la fin de la journée du 13. Çà et là, des bals s’organisaient, des fêtes de quartier, spontanées, vivantes et débridées avaient éclos. Toutes ces semaines de retenue, de frustration, de privation trouvaient enfin un aboutissement pour un retour à une vie d’avant. Bien sûr, aucun défilé ni démonstration de la force militaire du pays ne furent organisés, laissant les lieux de célébration vides de bruit et de fureur, pas d’une foule heureuse de pouvoir retrouver une certaine liberté.

Mais la joie fut de courte durée. La confusion et l’imprécision que les autorités publiques entretenaient, sans doute en raison d’une méconnaissance et d’un manque de préparation à une telle situation pandémique, avaient fini par irriter l’opinion publique. À l’instar des pays du monde entier, à quelques exceptions près, les Français assignés à résidence exprimaient avec de moins en moins de retenue une défiance grandissante à l’encontre de leurs dirigeants. Il faut dire que l’opération du 11 mai s’était déroulée dans un désordre surprenant : la première phase de déconfinement s’était soldée par un cafouillage indigne, où se mêlaient saturation et intransigeance. Du mystère des masques à l’hécatombe des Ehpad, en passant par la réouverture imprécise des écoles et le désarroi des personnels soignants, une vague de colère accompagna à ce premier niveau de permission. Aux violences urbaines mal contenues dans les quartiers sensibles des périphéries des grandes cités vint s’ajouter le besoin d’une expression sociale que les mesures de distanciation avaient étouffée. Ce qui fut appelé le « scandale des masques » alimentait un ressentiment qui ne pouvait s’exprimer que par une violence extrême.

Les organisations syndicales appelèrent sans délai à des rassemblements, et des manifestations reprirent, dans une indiscipline sanitaire insensée et une incapacité des autorités à juguler les mouvements. Gestes barrière oubliés, masques bricolés, tout se passait comme si les deux mois de confinement ne portaient aucune signification. La crise économique et les licenciements massifs, la crise financière et les atermoiements de la Bourse, la crise internationale et la fragilité latente de l’Europe face à l’impéritie du président américain, sans oublier la privation de liberté que l’on venait de vivre, tous les prétextes furent brandis pour justifier la soi-disant colère du peuple. Fin mai, après des jours de chaos et débordements de toutes natures, après que les forces de police fussent arrivées à saturation et montrèrent une impuissance à contenir les violences, faiblesse compréhensible après des mois d’activité sans relâche commencées un an plus tôt dès l’émergence des gilets jaunes, après que le gouvernement eut fait appel à l’Armée pour soutenir le maintien de l’ordre, de nouveaux cas de covid apparurent. Un nouveau confinement fut alors décrété le 1er juin. Tout était à recommencer… Stupéfaction, colère, résignation, incompréhension furent les ferments d’un retournement inattendu. La responsabilité de cette rechute fut mise, par une bonne moité de la presse, à l’actif des partenaires sociaux dont l’aveuglement idéologique était désigné comme le vecteur d’un comportement égocentrique et peu regardant d’une situation sociétale en mutation.

Mais surtout s’ensuivit une campagne anti-gouvernementale brutale et sans merci. Les postures martiales inappropriées du Président, les « nous ne savons rien » répétés du Premier ministre et de ses lieutenants, les chiffres contestés et les choix des soins contestables d’une administration rigide, centralisatrice et technocratique, induisirent dans l’esprit du citoyen un sentiment de rejet de cette autorité de plus en plus considérée comme incompétente. Les réseaux sociaux largement utilisés furent le moyen de relayer une volonté de renversement, de demande de démission et de justice politique. Bien que des voix se fussent élevées pour défendre l’action gouvernementale dont la sincérité et l’engagement ne pouvaient être mis en doute, le renouvellement du confinement attisa le ressentiment des Français en grande majorité. Un sondage montra que 62% d’entre eux souhaitaient la destitution du Président pour incapacité à diriger la crise.

Pourtant, le pire était à venir.

(A suivre…)

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