#ellipse par Jacques Fabrizi

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Ellipse

Après le « quoi qu’il en coûte », le récent rapport de la Cour des comptes, publié le 4 octobre 2022, nous ramène par une vertigineuse ellipse temporelle à l’année 1995 et à une gestion purement comptable des dépenses de santé. Comme si la pandémie de Covid-19 n’avait pas existé et révélé les failles de notre système de santé. 1995, c’est l’année du plan Juppé qui prévoyait un allongement de la durée de cotisation de 37,5 à 40 annuités pour les salariés de la fonction publique, une mesure déjà en vigueur depuis 1993 pour les travailleurs du secteur privé, mais aussi l’établissement d’une loi annuelle de la Sécurité sociale qui fixait les objectifs de progression des dépenses maladie et envisageait la mise en place de sanctions pour les médecins qui dépasseraient cet objectif.

« La France a développé depuis plus de cinquante ans un modèle spécifique d’organisation des relations avec les professionnels de santé exerçant en libéral, fondé historiquement sur un système de conventions qui assure la solvabilité de la patientèle, grâce au remboursement par la sécurité sociale des soins délivrés par les professionnels, en contrepartie du respect par ces derniers de tarifs opposables. »* C’est ce principe même que la Cour des comptes s’évertue à dénoncer. Elle considère que le paiement à l’acte représente encore une part trop importante de la rémunération des médecins ; elle ajoute qu’il augmente le risque de dérives inflationnistes des dépenses et s’avère peu propice au déploiement de la prévention.

En 2022, comment fait-on pour se soigner dans un désert médical ? La difficulté d’accès aux soins devient un casse-tête pour les 6 millions de Français dont 600 000 en affection de longue durée (ALD) qui sont sans médecin traitant et ont « renoncé aux soins ». Un choix qui n’en est pas un !** Les sages de la rue Cambon, isolés dans leur univers feutré, semblent l’ignorer. Certains patients qui changent de région pour des raisons professionnelles ou au moment de la retraite peinent, et c’est un euphémisme, à trouver un nouveau médecin traitant. La plupart conservent leur ancien médecin et optent, faute de mieux, pour une prise en soins par téléconsultation.

Énoncer que la médecine générale soit en voie de paupérisation devient un truisme. Des honoraires au rabais par rapport à la moyenne européenne et de surcroît bloqués depuis des lustres, une profession sans aucune évolution de carrière et une retraite minimale constituent les ingrédients de cette évolution. Cependant, pour la Cour des comptes, c’est encore trop. Elle prône un recours plus important aux rémunérations forfaitaires sous réserve que les médecins s’inscrivent dans un exercice coordonné au sein de structures intégrées. Faut-il rappeler que l’acte de consultation constitue déjà en soi un forfait ? La rémunération sur objectifs de santé publique (ROSP) en représente un autre exemple. Une manière détournée de considérer le médecin comme une variable d’ajustement des dépenses de santé — bien évidemment à la baisse. Nombre de médecins y ont d’ores et déjà renoncé.

Le rapport de la Cour des comptes fait fi de la relation médecin-patient qui recèle pourtant une importance cardinale quant à la qualité des soins. Devant cette froide présentation, emplie de mépris à l’égard des médecins et dénuée de toute humanité envers les patients, il m’arrive de penser que la baisse de la démographie médicale ne relèverait pas de la fatalité ou d’une imprévoyance, mais d’une volonté délibérée, voire machiavélique, de nos responsables politiques passés et présents. Ainsi, sous prétexte de libérer du temps médical, la voie à diverses délégations de tâches s’ouvre à d’autres professionnels de santé ou à des paramédicaux à un coût moindre au nom de l’équilibre des comptes sociaux.

« À l’extrême, la fin, c’est-à-dire la réalisation même du projet, s’efface devant les moyens : la fin justifie les moyens et tous les moyens sont bons, c’est la réussite à tout prix, sans scrupule, voire aux dépens d’autrui. »***

I’m a poor lonesome doctor…

 

* https://www.ccomptes.fr/system/files/2022-10/20221004-Ralfss-2022-3-conventions-professionnels-sante-ville-et-assurance-maladie.pdf
** https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/10/03/renoncement-aux-soins-pour-moi-un-desert-medical-c-etait-un-village-au-fin-fond-d-une-vallee-je-ne-me-sentais-pas-concernee_6144118_3224.html
*** André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus, Éditions des Presses Universitaires de France, 1995

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