#deusexmachina
par Jacques Fabrizi

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Deus ex machina

Cela fera bientôt deux ans que, lors d’une allocution solennelle, lundi 16 mars 2020, à 20 heures, le président de la République française déclarait : « Nous sommes en guerre. Pas contre une autre nation, mais contre un ennemi invisible et insaisissable. » Le chef de l’État avait volontairement utilisé un ton martial et un vocabulaire guerrier, parlant d’un nécessaire « combat contre l’épidémie, de jour comme de nuit ». « Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, et qui progresse » avait-il dramatisé. Il annonçait un arsenal de mesures d’une radicalité inédite, afin de lutter contre la pandémie du coronavirus. « Jamais la France n’avait dû prendre de telles décisions en temps de paix », soulignait M. Macron, dans une position de père de la nation qu’il affectionne.

À présent, c’est la guerre en Ukraine qui occupe tous les esprits. Elle a relégué au second plan l’épidémie de Covid-19. Ceci est d’autant plus regrettable que les chiffres de l’épidémie, tout en se maintenant à un niveau élevé, amorcent une décrue et laissent espérer la levée prochaine des contraintes sanitaires. Le retour à une vie normale tant souhaité semblait pourtant à portée de main. Mais cela, c’était avant ! Avant que la guerre, la vraie, ne vienne anéantir toutes perspectives de sortie de crise.

Le 7 février 2022, au lendemain de sa rencontre avec Vladimir Poutine, Emmanuel Macron déclarait sur BFMTV : « La sécurité de notre continent, pour être maintenue, a besoin que nous ne reproduisions pas ici les erreurs du passé. » Malgré tous les efforts diplomatiques et les mises en garde des autorités américaines, dans la nuit du mercredi 23 au jeudi 24 février, le président russe Vladimir Poutine a lancé une offensive militaire de grande ampleur contre l’Ukraine, peu de temps après avoir reconnu l’indépendance des républiques séparatistes de Donetsk et Louhansk, dans l’est du pays. Tous les démocrates sont atterrés par le caractère belliqueux de Vladimir Poutine et de l’armée russe contre le peuple ukrainien.

Cette situation n’est pas sans rappeler les accords de Munich. « Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938 à Munich, les Européens cédaient les Sudètes à Hitler pour sauver la paix. Ils eurent le déshonneur et la guerre. Le pacifisme ne s’en relèvera pas. Le 30 septembre 1938, des dizaines de milliers de Français se pressent à l’aéroport du Bourget pour accueillir leur président du Conseil, Édouard Daladier. Celui-ci est de retour de Munich, où s’est tenue la conférence sur les Sudètes entre Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier pour la France. Le chef du gouvernement français est maussade, peu fier d’avoir accédé à la plupart des exigences de Hitler. En voyant du hublot de l’avion, au moment de l’atterrissage, la foule qui l’attend, il n’en mène pas large. Quelle surprise quand il s’apprête à poser le pied sur le sol de l’aérodrome : on l’acclame, on le remercie d’avoir sauvé la paix, on lui fait un triomphe. Des témoins de la scène l’entendent murmurer : « Les imbéciles ! » Dans Le Sursis, Jean-Paul Sartre fait dire plus crûment à Daladier : « Les cons ! »* Le lendemain, 1er octobre 1938, le colonel Charles de Gaulle, en garnison à Metz, écrit à sa femme Yvonne : « Voici donc la détente. Les Français, comme des étourneaux, poussent des cris de joie, cependant que les troupes allemandes entrent triomphalement sur le territoire d’un État que nous avons construit nous-mêmes, dont nous garantissions les frontières et qui était notre allié. Peu à peu nous prenons l’habitude du recul et de l’humiliation, à ce point qu’elle nous devient une seconde nature. Nous boirons le calice jusqu’à la lie. »**

Retournement de l’Histoire. Qu’est devenue l’armée rouge qui contribua à la reddition de l’Allemagne fasciste et de son dictateur Adolf Hitler en 1945 ? Qu’est devenu « l’idéal communiste » censé mettre un terme à l’exploitation de l’Homme par l’Homme et favoriser l’émancipation des peuples opprimés ? Un idéal qui avait suscité l’enthousiasme des « travailleurs manuels et intellectuels des villes et des campagnes » en laissant accroire l’idée que l’on pouvait changer la société et améliorer le quotidien des petites gens. Un idéal qui s’est effondré lorsque furent connus les exactions et les crimes du stalinisme. L’illusion d’une utopie, certes. Cependant, le capitalisme ultralibéral et financier représente-t-il pour autant un parangon de vertus démocratiques et de justice sociale ? Tant s’en faut ! Ne serait-il pas grand temps de changer de paradigme et d’imaginer une économie humaniste — si tant est que ce ne soit un oxymore — afin de nous préserver de toutes dérives populistes ou totalitaires ?

Les alliés occidentaux se sont sans doute souvenu des propos tenus par Winston Churchill le 20 janvier 1940 : « Each one hopes that if he feeds the crocodile enough, the crocodile will eat him last. All of them hope that the storm will pass before their turn comes to be devoured. But I fear -I fear greatly- the storm will not pass. It will rage and it will roar, ever more loudly, ever more widely. It will spread to the South; it will spread to the North. There is no chance of a speedy end except through united action. »*** De manière unanime et en un temps record, une fois n’est pas coutume, l’Europe et les États-Unis d’Amérique ont adopté une série de sanctions économiques et financières contre la Russie. Seront-elles efficaces pour infléchir le délire autocratique et paranoïaque de Vladimir Poutine ?

Nous assistons, par chaînes d’information en continu interposées, à la guerre en direct et les scènes se révèlent surréalistes. Face à cette tragédie, l’espoir d’une issue deus ex machina semble illusoire. Mais, il n’est pas interdit de rêver. Alors, rêvons avec le peuple ukrainien !

I’m a poor lonesome doctor…

 

 

* https://www.lhistoire.fr/la-tragédie-munichoise
** Charles de Gaulle, Lettres, notes et carnets 1919-juin 1940, Plon, 1980.
*** « Chacun espère que s’il nourrit suffisamment le crocodile, le crocodile le mangera en dernier. Tous espèrent que l’orage passera avant que leur tour ne vienne d’être dévoré. Mais j’ai peur — j’ai très peur — que l’orage ne passe pas. Il fera rage et il rugira, de plus en plus fort, de plus en plus largement. Il s’étendra vers le Sud ; il se propagera vers le Nord. Il n’y a aucune chance d’une fin rapide, sauf par une action unie. »

1 réponse
  1. Hans dit :

    J’ai comme une impression grandissante en moi, j’espère me tromper, il veut marquer l’histoire d’un voile sombre, celui d’être enfin le maitre de son monde, qu’a-t-il vraiment en tête, là est la question, et quelle est cette arme qui va changer la face du monde ?

    J’ai peur que ça dérape rapidement, c’est déjà commencé, j’en ai bien peur.

    À 70 ans, veut-il être le maitre du monde, ça me semble bien compliqué, sauf s’il pousse sur le bouton, il en est capable.

    Un nouveau dictateur est sur le devant de la scène et il aime ça, je pense qu’il va aller le plus loin possible, perdre la face n’est pas envisageable et c’est ça qui va peut-être nous perdre.

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