Dépression

France, février 2021.

Alors que l’on disserte à propos de la nécessité d’un nouveau confinement face à l’émergence du variant britannique du Covid-19 et que dans le débat l’on oppose « les vies gâchées et les vies prolongées »*, je m’interroge. Depuis plus d’un mois, un nouveau variant du Covid-19 paralyse le Royaume-Uni, poussant les autorités à un troisième confinement. Le variant britannique est réputé plus contagieux et pourrait être plus mortel.

Le pays traverse une grande dépression ; elle n’est pas uniquement économique et ne ressemble en rien à la crise de 1929. Se plaindre d’éprouver une grande tristesse, de n’avoir plus de goût à rien, de souffrir d’anxiété, de perturbations du sommeil et de troubles de l’appétit, d’éprouver un sentiment de culpabilité ou de dévalorisation, d’avoir du mal à se concentrer sont des motifs de consultations fréquents en ces temps de Covid19. Les prescriptions d’anxiolytiques, d’antidépresseurs et de somnifères sont en hausse. Le nombre de suicides augmente notamment chez les étudiants qui endurent solitude et précarité. Derrière les timides discours de soutien en direction de ces derniers, l’exécutif a pour l’instant pris peu de mesures pour leur venir en aide. Le 21 janvier dernier, le président de la République, Emmanuel Macron, a ainsi annoncé trois dispositifs pour les jeunes : le retour des cours en présentiel à l’université, un jour par semaine ; l’ouverture à tous les étudiants des repas à 1 euro dans les restaurants universitaires, version actualisée de la soupe populaire pour étudiants ; et enfin la mise en place, à partir du 1er février, d’un « chèque psy ». Ce dispositif consistera en la gratuité des consultations chez un psychologue ou un psychiatre, à condition que l’étudiant ait préalablement consulté son médecin traitant. Les modalités précises ne sont pas encore disponibles.

Les atermoiements du gouvernement à propos de l’organisation la campagne de vaccinations me plonge dans un doute abyssal. Les injonctions paradoxales et les travers de communication des dirigeants aggravent la sévérité du pessimisme ambiant. Le vaccin attendu avec impatience est enfin disponible ; il est présenté comme la seule solution pour sortir du marasme dans lequel le pays s’enfonce ; alors dans ce contexte, comment comprendre l’attentisme prudent de l’exécutif qui se dépêche lentement à mettre en œuvre la vaccination pour l’ensemble de la population jeune et moins jeune ? Comprenne qui pourra. La cacophonie est à son comble. Alors que l’on s’épanche sur les prouesses scientifiques et technologiques qui ont permis la conception d’un vaccin en un temps record, on se perd en conjectures à propos des contrats signés et des livraisons de vaccins non respectées. L’opacité est totale. L’heure est grave et, face aux variants, la donne change ; l’évolution de l’épidémie est exponentielle, voire explosive ; le Professeur Delfraissy, président du conseil scientifique, prône un nouveau confinement. « Plus on prend une décision rapide, plus elle est efficace et peut être de durée limitée » a-t-il déclaré sur BFMTV. Cependant, le gouvernement, comme à son habitude, tergiverse de peur de la non-acceptabilité de cette mesure par la population tandis que la contestation s’accroît.

Je porte un regard critique sur la fin de ma carrière. J’envisage d’y mettre un terme, car je ne vois plus l’intérêt de poursuivre mon activité tant les conditions d’exercice de la médecine générale n’ont cessé de se dégrader. Les édiles font des ponts d’or pour attirer de jeunes médecins dans leurs maisons médicales flambant neuves mais n’ont aucun égard envers les médecins en âge de prendre leur retraite et qui poursuivent leur activité pour ne pas abandonner, en conscience, leurs patients dans un des nombreux déserts médicaux ; ces derniers sont le résultat de l’imprévoyance des politiques de santé menée depuis des décennies par les gouvernements successifs de droite comme de gauche ; c’est d’une banale normalité et d’une cruelle réalité. La relation soignant-soigné à laquelle j’attache une importance primordiale se trouve réduite comme une peau de chagrin. Lors des consultations, le temps administratif prend le pas sur l’écoute bienveillante, l’examen clinique se trouve supplanté par les examens paracliniques et le soutien psychothérapeutique considéré comme négligeable. Les exhortations des autorités sanitaires pour inciter les médecins à parler d’une seule et même voix m’indisposent. Le fonctionnement pyramidal de ces instances dotées de pouvoirs technocratiques et bureaucratiques sans limites, les défaillances stratégiques à répétition et les mensonges de l’exécutif pour les justifier me scandalisent.

Le manque de considération, pour ne pas dire le mépris, que les états-majors témoignent envers les médecins de terrain en les assimilant à des fantassins avec obligation de mener, le plus souvent sans armes et sans protections, le combat contre le Sars-Cov2, un nouveau coronavirus et ses variants responsables d’une pandémie éminemment mortelle me déprime. Les ordres sont transmis aux médecins par mail en leur intimant de les respecter à la lettre. L’exercice de la médecine se trouve réduit à la stricte application des protocoles et référentiels émanant de la HAS (Haute Autorité de santé) transmis et relayés par la DGS (Direction générale de la santé), l’Ordre des médecins, les URPS (Unions Régionales des Professionnels de Santé) jusqu’à plus soif. Ceux-ci sont remis en question au quotidien, quitte à contredire ce qui a été publié la veille… Je me montre embarrassé pour intégrer ces injonctions dans le cadre de mes consultations tout en essayant de continuer à écouter mes patients ; leurs plaintes n’épargnent aucun registre tant les répercussions de cette crise sanitaire touchent tous les individus, tous les domaines d’activités. Mes patients souffrent d’un manque de perspectives ; je les rassure, je partage la même souffrance.

Le soir, après une journée de travail harassante, lorsque j’éteins mon ordinateur, je revois le visage de ce patient atteint d’un lymphome malin et dont le rendez-vous de suivi vient d’être à nouveau reporté pour la troisième fois consécutive ; je me remémore l’appel téléphonique à n’en plus finir pour négocier avec la secrétaire une nouvelle date ; je revois cette jeune lycéenne qui éclate en sanglots ne parvenant pas à mettre des mots sur son mal-être ; je repense à ce patient qui présente des crises de coliques néphrétiques à répétition en raison d’une lithiase pyélique et dont la lithotripsie vient d’être différée sine die ; je visualise cette étudiante, au parcours universitaire jusqu’alors brillant, qui ne sort plus de sa chambre et qui s’enfonce dans un syndrome d’Hikikomori ; je revois le regard de ses parents miné par leur impuissance ; il me revient aussi en mémoire le visage tourmenté de ce patient qui se préoccupe du devenir de sa mère âgée, actuellement hospitalisée : elle présente un syndrome de glissement et les difficiles négociations pour qu’il puisse lui rendre visite quotidiennement afin de ne pas l’abandonner à son sort fatidique ; je suis encore ému par la voix de cette patiente dont la mère atteinte de Covid19 agonise dans un Ehpad et qui me fait part de son désarroi de ne pas pouvoir l’accompagner…

Le parcours de soins pour certains patients s’apparente véritablement à « Un chemin de croix »**. Comment conserver une froide et stricte neutralité face au miroir que me tendent certains d’entre eux ? J’ai sans cesse présent à l’esprit que le médicament le plus prescrit en médecine générale est précisément le médecin lui-même, le « médecin-médicament » fort bien décrit par Michael Balint même si cette attitude n’est pas dénuée de dangers, car à « partager » ainsi leur vie, mes patients finissent subrepticement par occuper la mienne.

Heureusement, pour me ressourcer, il me reste la musique, le prélude de la deuxième suite pour violoncelle seul de Jean Sébastien Bach par exemple, et la littérature. Comme j’aimerais pouvoir compléter cette phrase : « […] ils discutaient des perspectives d’avenir, et il apparut, à y regarder de plus près, que celles-ci n’étaient pas si mauvaises que cela » […]***, et la donner en partage.

I’m a poor lonesome doctor

 

* Gaspard Kœnig, Les Échos, 20 janvier 2021
** Jacques Fabrizi, Un chemin de croix, Cent Mille Milliards, 2020
*** Franz Kafka, La Métamorphose, 1915

4 réponses
  1. Hans dit :

    Heureusement qu’on à un poor lonesome doctor…

    Son “voyage solitaire” me fait traverser cette période

    Je pense qu’il faudrait vraiment publier son blog, et pourquoi pas accompagné de caricatures ou illustrations.

    Si on ne le fait pas, son blog va être noyé, broyé par le web, alors que le papier lui reste.

    Il serait vraiment dommage de perdre le “voyage” du poor lonesome doctor…

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  2. Marc dit :

    Bonjour Jacques,

    Je voulais t’apporter tout mon soutien et mon émotion après avoir lu ton billet d’humeur.
    En tant que patient et ami, tu es devenu ce “médecin-médicament” dont la qualité d’être, de conscience, apporte plus qu’une
    relation pour chacun de tes patients. Nous sommes au cœur d’ une compassion qui se donne sans attendre de retour.
    Une bonté sans attente. Tu es le soleil de tes malades. Un soleil qui brille et se donne en chacun de nous.

    De fait, je comprends ta lassitude, ton épuisement, ton écœurement par rapport à l’absurdité de l’appareil d’état qui ne ne sait pas
    reconnaître ton savoir-faire, ton expérience au service de tes patients. Tout devrait être mis en œuvre pour t’encourager à poursuivre
    cet art de l’exercice d’une médecine à visage humain qui ne s’enseigne même plus.

    Mais au-delà de tout, tu es celui qui a compris qu’il y avait plus de joie à donner qu’à recevoir.
    Grâce à toi, nous respirons plus au large, on n’étouffe plus, on ne s’enferme plus en soi, ce n’est plus l’enfer.
    MERCI pour ce dévouement total dont nous mesurons la charge de l’engagement.
    Marc

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  3. Nadine Villeroy dit :

    Cher Docteur,
    A la lecture de votre billet du 1er février, j’ai eu envie d’écrire ce mot pour vous dire combien votre façon d’exercer la médecine est précieuse , particulièrement pour nos anciens et combien j’adhère au message exprimé par ce monsieur prénommé Marc qui vous a écrit avec des mots justes et que je ressens très bien. Je ne pourrais pas dire mieux mais je peux vous dire encore MERCI.
    Nadine

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  4. Elisabeth dit :

    Cher Docteur,
    Après cet émouvant billet, toute ma petite famille se joint à moi pour vous dire Merci et vous encourager pour tout ce que vous faites.
    Nous vous apportons tout notre soutien, vous n’êtes pas seul, nous avons besoin de vous, de vos conseils, de vos lumières, de votre présence, tout cela nous apporte de la joie dans ces moments si difficiles.
    Elisabeth

    “…Si l’écho de leur voix faiblit nous périrons” Paul ELUARD

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