Les patients débordent. On les déménage. 3.

18 au 24 avril 2021
Cette semaine, je me sens faible.
This week, I feel weak.

 

Vendredi 23 avril à 8 h 05 le téléphone sonne.

C’est Théo. Théo, auxiliaire de régulation médical au SAMU, qui m’appelle parce que je n’ai pas pris mon bip, personne ne m’a vu, mon VTT n’est pas dans le garage, et cinq minutes de retard c’est inhabituel. Merde. Je suis chez moi, j’ai mal lu le planning, oublié de venir. Je suis venu deux fois pendant mes vacances, mais elles sont terminées, ce 23 avril était pourtant bien programmé. Désolé, Théo ! J’arrive ! Non, c’est bon je suis réveillé. Non, t’inquiètes, je prends ma caisse, je ne viens pas à vélo, je suis au SAMU dans 20 minutes…

Ma matinée au SMUR est monothématique, douleur tho, douleur tho, on fait des électros, ils ont tous normaux. Après le déjeuner on part au sud de notre département dans un commissariat. Deux blessés. Arme blanche. Arrêt cardiaque. Agent de police. Plaie par balles. Arrêt cardiaque aussi. L’info nous est distillée goutte à goutte pendant qu’on roule. J’arrive 20 minutes après le SMUR local. Je repars à 18 h 00. Nos renforts logistiques, SAMU et cellule d’urgence médico-psychologique, restent quelques heures de plus. Les médias ont raconté. Je n’ai rien à ajouter.

Je préfère parler d’autre chose. De la déprogrammation des soins, par exemple. De ce patient oppressé dont la coronarographie a été reportée deux fois, Covid oblige, qui attend et qui appelle souvent le 15, parce que l’angoisse et l’angor se ressemblent, parfois s’assemblent et vont si bien ensemble.

 

Pour boucler la semaine : samedi 24 avril 2021.

Je suis de garde 24 heures en régulation au SAMU. On m’informe qu’un service de réa du coin a fermé la moitié de ses lits à cause d’un cluster de burn out chez le personnel infirmier. Les unités neuro-vasculaires sont saturées, certains de leur lits ont été dédiés au virus. Ce n’est pas le moment de faire un AVC. Cardio, pas top, ce n’est pas le moment de faire un infarctus. Je dois caser en réa une tentative de suicide médicamenteuse, et j’y arrive sans mal. Parfois, en ce moment il faut solliciter 10 à 15 services et le SMUR doit attendre des heures… Mais là, coup de bol. Le premier réanimateur que j’appelle me dit oui. Oui, je te le prends, t’as le cul bordé de nouille, c’est ma toute dernière place ! Avant de raccrocher, il ajoute une phrase qui fait référence au service de réa de l’hôpital voisin et qui résonne comme un refrain. Ce n’est pas le moment de faire une dépression !

À la fin de ma garde, épuisé, je dois vérifier le codage des interventions SMUR. Alors je me balade dans les dossiers de l’ordinateur SAMU, en promenant la souris sur son tapis et mes doigts sur le clavier. Pas facile, certaines touches ont été anonymisées par les marées de désinfectant et je n’ai jamais pris de cours de dactylographie. C’est bon, tout est clean et rangé, tout sauf une ligne. Angoulême. C’est quoi ce truc ? Ah, c’est un transfert héliporté, qui va être assuré par notre SAMU. Le collègue qui s’en occupe est arrivé tôt ce matin, il a préparé son matériel, il va partir dans dix minutes. Je lui souhaite bon vol. Il va chercher son patient à Paris et l’emmener à Angoulême.

 

On le déménage, les réas d’ici sont toutes saturées.
La tempête fait rage, le bateau prend l’eau, on est débordé.

 

Fin.

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