Les patients débordent. On les déménage. 2.

18 au 24 avril 2021
Cette semaine, je me sens faible.
This week, I feel weak.

 

On force le passage pour voler vers Poitiers.

Le dimanche 18 avril 2021 à 16 h 00, le réseau routier francilien n’est pas aussi saturé que les services de soins critiques, mais pour parcourir les 20 km qui me séparent du patient que je vais chercher en réanimation, l’escorte de motards est bien utile. Il y a des bagnoles partout. Ce couvre-feu n’est pas un confinement. L’homme qu’on me confie a 55 ans. Il est en coma artificiel, il respire avec une machine, mais il est en voie d’amélioration. Sa dernière PCR est négative, son scanner thoracique est propre. Dans quelques jours, il va se réveiller, loin d’ici. Il ouvrira les yeux à Poitiers. Nous le chargeons dans notre camion, les motards nous accompagnent jusqu’au Bourget. Nous l’installons dans l’avion. Ça y est, les collègues arrivent. Leur ambulance SAMU-SMUR est semblable à la nôtre, leur patient semblable au nôtre. Décollage à 19 h 15. Dans le beau ciel bleu, serrés, nous discutons avec nos semblables et nous nous sentons comme eux, seuls, très seuls, seuls à sentir que nous sommes encore et toujours dans la tempête.

 

Au-dessus des nuages, en volant vers Bordeaux ou vers Poitiers,
En vrai décalage, par rapport au reste de la société.

 

Décollage, décalage, entre les soignants et le reste du monde.

Vous en avez marre. Nous aussi. Mais le creux des vagues qui se suivent creuse un écart entre nous. Comme disait Aristote, il y a les vivants, les morts et ceux qui sont en mer. Nous autres, en mer, en avons marre aussi, marre des vagues, des crus et des marées, marre du temps mauvais, mais marre autrement. Il y a un an, votre inquiétude s’était manifestée par des milliers d’appels chaque jour, dans chaque SAMU. Un tsunami, des millions d’appels, à l’échelle du pays pour cette vague qui était une première. Maintenant, les vagues ont fait plus de 100 000 morts, mais les digues érigées pour s’en protéger vous gênent plus que les vagues elles-mêmes.

 

La tempête fait rage, le bateau prend l’eau, on est débordés.
Mais c’est un message, auquel vous êtes déjà bien habitués.
Vous tournez la page, tout se perd, rien ne vous touche, vous zappez.

 

Bordeaux et ses cannelés caramélisés

20 avril 2021, 8 h 00, me revoilà au SAMU. Comme avant-hier, je suis venu sur une journée de congés, pour participer à un transfert inter-régional destiné à créer des places dans les réas Covid d’Ile-de-France. Comme avant-hier, Pascal notre cadre-infirmier-anesthésiste supervise la logistique. Je m’installe dans mon bureau, je ferme la porte pour être seul. Je suis encore debout quand je décroche mon masque et mon téléphone filaire qui sonne déjà. Je pose mon cul sur mon fauteuil et une série de questions à la réanimatrice en charge de la patiente qu’elle va me confier dans deux heures et que je dois amener à Bordeaux. J’apprends que la sédation a été stoppée, que cette femme de 56 ans commence à se réveiller mais qu’elle respire toujours avec la machine qui propulse l’air enrichi en oxygène dans le gros tuyau qui plonge profond dans sa trachée. Je gratte, je récupère quelques détails, elle est asthmatique avec un traitement de fond, son adresse, le numéro d’un proche, si, si j’en ai besoin, merci. J’ai aussi un truc à dire. Pendant le vol, il faut qu’elle soit tranquille, donc ce serait bien de remettre en route les drogues qui font dormir…

L’infirmier-anesthésiste qui m’accompagne s’appelle Sébastien. Il est en avance, il a presque terminé la préparation du matériel. Les sacs sont alignés en bon ordre dans le camion, les croix sont alignées sur la check-list que Pascal lui a donnée. Je lui fais part des infos que je viens de glaner, et qui nous permettent quelques ajustement. Nous préparons des seringues électriques qui serviront pour la sédation et d’autres pour la crise s’asthme, pour l’hypotension qui ne serviront pas…

Quand j’arrive à son chevet, elle ne dort pas. Ses yeux ouverts s’ouvrent encore quand je lui dis que nous l’amenons à Bordeaux et plus encore, sa sonde d’intubation l’empêche de parler, plus encore quand je lui dis que nous allons l’endormir. Quarante minutes après, nous partons pour Orly, bien encadrés. Motards devant, voiture logistique derrière, bleu-bleu pin-pon tout au long du parcours. Sur le tarmac, il y a deux autres camions SAMU-SMUR parce que trois dormeurs fragiles voyageront couchés sur les civières. Nous entassons nos bagages derrière. Nous, nous en avons beaucoup, plus que nos collègues, Pascal n’est pas pessimiste mais il est prévoyant. Nous installons les appareils, raccordons les respirateurs sur les obus, branchons les câbles électriques sur les multiprises et vérifions que tout va bien avant de boucler nos ceintures pour le décollage, il est 13 h 30. Les dés sont jetés. Pendant dix minutes, pas de courant, pas d’accès aux patients, leur sort est confiée aux aléas de l’artificiel automatique.

 

 

Durant les 75 minutes de vol, nous restons sans électricité. Problème de disjoncteur. Les batteries de nos dispositifs tiennent, sauf celle du respirateur du patient installé à côté du mien. Nos collègues s’apprêtent à le ventiler manuellement avec un ballon insufflateur, car la batterie externe de réserve que nous leur prêtons, n’est pas reconnue par leur machine. Pas de bol. Nous sortons notre joker. Respirateur de secours avec 2 accus. Pascal est prévoyant, nous avons tout en double. Nos 120 kilos de bagage qui font marrer sont parfois utiles.

Les trois patients vont bien quand nous les extirpons du Beechcraft pour les répartir dans les camions blancs du SAMU 33. À la différence des deux autres, celui qu’on nous attribue est livré sans équipe médicale. Nos compagnons de voyage ne vont pas plus loin, ils confient leurs protégés au SMUR de Bordeaux. Nous accompagnons la nôtre jusqu’au lit qui lui a été attribué en réanimation, avec un ambulancier autochtone qui prend le volant. Comme moi, et beaucoup d’autres, il bosse sur une semaine de congés annulée par le taf en plus. Nous parlons gentiment, malgré la sirène hurlante, sur le chemin du retour, en brûlant les feux, on se raconte des tranches de vie, en coupant les carrefours, pour revenir à vide et ventre vide sur la piste où les autres nous attendent. On décontamine. On embarque. On s’arrache. Dans le crépuscule couleur caramel, on partage quelques mots et un kilo de cannelés, assortis au ciel et qu’on a sortis du paquet que le SAMU de Bordeaux nous a offert.

 

 

On force le passage, brisant les vagues, contre vents et marées.
Mais on reste sage, on prend un malade pour le promener
Le but du voyage, est de garder en vie le passager.

 

À suivre (demain 10h00)…

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