Les patients débordent. On les déménage. 1.

18 au 24 avril 2021.
Cette semaine, je me sens faible.
This week, I feel weak.

 

La tempête fait rage, le bateau prend l’eau, on est débordé.
Mais c’est un message, auquel vous êtes déjà bien habitués.
Vous tournez la page, tout se perd, rien ne vous touche, vous zappez.
Au-dessus des nuages, en volant vers Bordeaux ou vers Poitiers,
Noyés dans l’orage, oubliés sur le toit de la Pitié,
Nous sommes comme en cage, isolés des autres, incompris, déphasés,
En vrai décalage, par rapport au reste de la société.
On force le passage, brisant les vagues, contre vents et marées,
Mais on reste sage, on prend un malade pour le promener.
On le déménage, les réas d’ici sont toutes saturées.
En simple langage, on fait de la place pour les arrivées.
Le but du voyage est de garder en vie le passager.

 

En guise de hors d’œuvre, un vieux souvenir.

Une anecdote remontant à l’été 1988 me rappelle que les prévisions météorologiques ne sont pas toujours fiables et qu’il ne faut pas parier sur la durée d’une aventure. On ne maîtrise ni le temps qu’il fait ni le temps qui passe. Je suis mal placé pour dire où j’en suis en général et donc où nous en sommes dans la chronologie de cette pandémie, mais je crois pouvoir affirmer que nous sommes toujours dans la tempête…

Je ne raconterai que la fin de cette intervention SMUR, ou plutôt ce que je croyais être la fin. Il ne pleuvait pas. Le tonnerre devait arriver pour le dessert, à la fin du dîner, mais comme des invités mal élevés, nimbus et cumulus étaient descendus très bas trop tôt, à l’heure de l’apéro. L’hélicoptère de la gendarmerie nous avait largués au sommet d’un immeuble de la Pitié-Salpétrière, sans arrêter le rotor. Notre patient, un traumatisé crânien grave, était sous anesthésie générale, intubé ventilé, saucissonné dans un matelas-coquille et relié par un cordon ombilical à la matrice nourricière qui le maintenait en vie et qui pesait 60 kg. Pour que ses poumons s’activent, il avait besoin de l’obus d’oxygène et du ventilateur. Pour que son cœur batte et que sa tension ne s’effondre pas, il fallait que les seringues électriques poussent l’adrénaline et ses frangines, je ne vais pas vous présenter toute la famille des drogues dont il était addict, il y en avait pas mal. Il y avait aussi deux appareils qui affichaient des chiffres, dessinaient des courbes, clignotaient, sonnaient, bref qui nous traduisaient en sons et lumières les télégrammes et SOS que les organes de notre traumatisé crânien nous adressaient par la voie de fils électriques multicolores. Le scoubidou géant né de l’enlacement entre tuyauterie et câblage, était si court qu’il nous a fallu extirper le patient et ses 60 kilos de bagage, dans un même mouvement. Le copilote nous avait aidés, puis il était remonté dans sa bulle volante et dans le gris du ciel, au moment où les premières gouttes s’étaient mises à tomber. Vite, il fallait que l’hélico rentre au bercail avant l’arrivée des éclairs.

Dix minutes après, nous étions, l’infirmière et moi, avec notre protégé, sous des trombes d’eau. Un ascenseur devait surgir par une trappe, mais les ventaux de cette trappe restaient fermés. Trente minutes après, nous savions qu’elle était étanche : elle était pleine de flotte. L’orage grondait, notre radio portative grésillait, nous étions coupés du reste du monde. Les rares personnes qui passaient au pied du bâtiment, regardaient leurs chaussures et n’entendaient pas nos cris. Au bout de deux heures, la profondeur du lac dans lequel nous pataugions faisait plusieurs centimètres, la bouteille d’oxygène était vide et nos appareils n’avaient plus d’énergie. Nous utilisions notre ballon insufflateur pour ventiler notre patient avec l’air ambiant, enrichi en eau de pluie. Le nuage noir était descendu jusqu’à nous, nous étions dedans grave, prêts à rendre les armes quand le miracle s’est produit. Là, devant nous, traversant la brume épaisse, à quelques mètres des vagues qui montaient sur nos chevilles, jaillissant des eaux troubles, l’ascenseur est apparu, tel un sous-marin qu’on n’attend plus. Notre traumatisé crânien est mort en sortant du scanner. Il est mort d’un hématome cérébral inopérable, sans rapport avec ce contretemps orageux. Nous, nous avons survécu, mais nous avons gardés de cette aventure un souvenir précis qui s’appelle séquelle.

 

Noyés dans l’orage, oubliés sur le toit de la Pitié,
Nous sommes comme en cage, isolés des autres, incompris, déphasés.

 

Fin mars 2021 : 100 jours – 100 km

Il était sans voix mais le merci qu’il articulait en appuyant sur son orifice de trachéotomie nous faisait vibrer et ses larmes étaient contagieuses. Les infirmières pleuraient. Elles s’étaient alignées le long des murs, formant une haie d’honneur. Deux d’entre-elles étaient en civil, elles étaient venues rien que pour lui, pour lui dire au-revoir. Nous l’avions installé en position assise, sur notre brancard du SMUR, dos droit, pour qu’il voit et respire bien. Il était sauvé de la virose et presque guéri. Il venait de passer 100 jours, 100 exactement, dans un lit de réanimation. Il avait encore besoin d’une machine pour respirer la nuit, mais il était réveillé la journée, et donc il était transféré dans une « post-réa », un service à soins continus un peu plus light. Pour traduire les mots tendres de l’infirmière qui a parlé au nom de toutes, je dirai qu’elles disaient, avec pudeur, qu’on ne peut soigner un patient pendant cent jours sans amour.

C’était il y a un mois. Fin mars 2021. Nous avons attendus la fin des applaudissements et sommes partis. Nous avons traversé deux départements et parcouru 45,3 km pour le confier à l’équipe chargée de le sevrer des aides ventilatoires. Il n’y avait pas plus près et il était urgent de libérer le lit qu’il occupait en réanimation. Un autre patient Covid en avait besoin. De retour au SAMU, mon ambulancier me dit, parlant fort pour couvrir le bip-bip de la marche arrière, 100 km :  « On a fait exactement 100 km pour effectuer ce transfert. »

 

On le déménage, les réas d’ici sont toutes saturées.
En simple langage, on fait de la place pour les arrivées.

 

À suivre (demain, 12h00, sur le blog de Cent Mille Milliards)…

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