Défiance

Début décembre 2020, selon une enquête réalisée quelques jours auparavant par l’institut IFOP pour le Journal du Dimanche, six Français sur dix se montraient déterminés à refuser le futur vaccin contre le Covid-19. Il générait alors craintes, doutes et réticences. Depuis, il semblerait que la défiance vis-à-vis de la vaccination se soit muée en une défiance vis-à-vis de l’exécutif et en premier lieu du chef de l’État.

Alors que le pays est confronté à une reprise forte de l’épidémie, le président Emmanuel Macron a annoncé, le 12 juillet 2021, lors d’une allocution télévisée, de nouvelles mesures pour lutter contre le variant Delta. « Dans un premier temps, pour les personnels soignants et non soignants des hôpitaux, des cliniques, des maisons de retraite, des établissements pour personnes en situation de handicap, pour tous les professionnels ou bénévoles qui travaillent au contact des personnes âgées ou fragiles, y compris à domicile, la vaccination sera rendue obligatoire sans attendre. […] À partir du début du mois d’août — et cela parce qu’il nous faut faire d’abord voter un texte de loi et le promulguer — à partir du début du mois d’août donc, le pass sanitaire s’appliquera dans les cafés, les restaurants, les centres commerciaux, ainsi que dans les hôpitaux, les maisons de retraite, les établissements médico-sociaux, mais aussi dans les avions, trains et cars pour les longs trajets. Là encore, seuls les vaccinés et les personnes testées négatives pourront accéder à ces lieux, qu’ils soient d’ailleurs clients, usagers ou salariés. […] Cet automne, les fameux tests PCR seront rendus payants, sauf prescription médicale, et ceci afin d’encourager la vaccination plutôt que la multiplication des tests. »

Depuis les débats autour du pass sanitaire n’en finissent plus. Au sein du gouvernement, les ministres eux-mêmes sont parfois amenés à changer d’avis sur la question. Dans la surenchère, le ministre de la Santé insista sur le fait qu’à partir de la mi-septembre les soignants non vaccinés ne pourraient plus travailler et ne seraient plus payés. Pourtant, dans un entretien accordé début juin à un média français en ligne, il avait tenu des propos en contradiction avec certaines mesures du projet de loi sanitaire adopté par le Parlement fin juillet 2021. Il n’en était pas à son premier essai. Les médecins généralistes, qualifiés de pivot du système de santé, de maillon incontournable de l’organisation des soins primaires, investis de la confiance de leurs patients ont été encore une fois évincés de la campagne de vaccination au détriment des vaccinodromes. Ce fut déjà le cas lors de l’épidémie de grippe H1N1 en 2009. Le ministre de la Santé actuel semblait pourtant l’avoir compris en affirmant avec force lors du lancement de la campagne de vaccination le 27 décembre 2020 : « Notre choix politique, c’est de faire reposer la campagne sur les médecins et les soignants. C’est la clé de la confiance et de l’efficacité. » Le ministre de la Santé excelle dans l’art de parler la langue de bois ou d’avaler des couleuvres, de dire et se dédire sans aucun état d’âme. Il avait également déclaré : « Le pass sanitaire n’est pas fait pour embêter les gens. L’idée ce n’est pas de fliquer les gens, ce n’est pas de les empêcher, de les trier. Je suis contre le transhumanisme, tous ces trucs-là m’effraient et je lutterai toute ma vie contre ça. Je suis contre le pass sanitaire dans les restos, contre le pass sanitaire pour confier ses gamins à l’école. » Il poursuivait en précisant « qu’il y aurait peut-être des exceptions comme par exemple pour les discothèques ». Et de conclure : « Non, on n’est pas en train d’installer un système de tri ou de sélection des gens en fonction de leur statut sanitaire. »

Lors de la session parlementaire extraordinaire, certains députés s’en sont offusqués. Selon ces derniers, en rendant obligatoire le vaccin pour les soignants et, de manière détournée, voire hypocrite, à tous les Français par la généralisation progressive du pass sanitaire, le président de la République a dessiné une société du contrôle et de la discrimination généralisée. Le quotidien suisse Le Temps titrait le 12 juillet 2021 : « En France, Macron lance la traque aux non-vaccinés. » En novembre 2020, alors que des contrôleurs de la SNCF, qui avaient continué à travailler à bord des TGV, tout en se sachant positifs au coronavirus, risquaient des sanctions disciplinaires, voire pénales, il n’en était pas de même dans le système sanitaire. Les soignants positifs et asymptomatiques étaient incités à continuer à travailler. Certains établissements de santé demandaient en effet aux personnels soignants ayant contracté le Covid-19, ou en attente de résultat du test RT-PCR, de venir travailler s’ils étaient asymptomatiques ou pauci-symptomatiques, faute de pouvoir les remplacer.

On comprend mieux à la lumière de tous ces revirements devenus la marque de fabrique de l’actuel gouvernement que depuis les dernières annonces présidentielles, les opposants au pass sanitaire et à l’obligation vaccinale des soignants se radicalisent. Des manifestations s’organisent à présent chaque samedi reproduisant un mode de protestation né avec le mouvement des Gilets jaunes. Les mots d’ordre sont hétéroclites et fort éloignés les uns des autres. Un seul dénominateur commun, leur opposition au président de la République. La virulence de certains marque les esprits. « Non au pass nazitaire », « Fausse pandémie, vraie dictature » peut-on lire sur diverses pancartes, tandis que des slogans antisémites fleurissent les défilés où le chef de l’État est caricaturé en Adolf Hitler. Enfin, quelques manifestants n’hésitent pas à arborer “l’étoile jaune” symbole de l’oppression des juifs par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Amalgame pour le moins dangereux avec un événement qui fascine par sa monstruosité, mais qui, ce faisant, en détourne le symbolisme et banalise la réalité même de la Shoah en lui ôtant de sa concrétude. Parmi les images les plus choquantes, on trouve cette photo retouchée de l’entrée du camp d’extermination d’Auschwitz. Sur le portail, le fameux slogan “Arbeit macht frei” – le travail rend libre – a été remplacé par “Le pass sanitaire macht frei”.

Même si ces comportements apparaissent ultra-minoritaires, il convient de les dénoncer haut et fort. Dans le même temps, il ne faudrait pas perdre de vue l’instrumentalisation qui en est faite par le gouvernement tout en se gardant de ne pas méconnaître à propos de la campagne de vaccination une démarche similaire destinée à masquer l’absence d’une réelle politique de santé. L’épidémie de Covid-19 n’est pas un drame de l’Histoire, mais un drame sanitaire. Galvauder le sens des mots heurte la sensibilité de la plupart d’entre nous. L’implication de l’information en continu et des réseaux sociaux qui surfent sur l’instantanéité et l’émotionnel s’avère en partie responsable de ces dérives intolérables. Le temps de la réflexion semble aboli. On réplique à l’injure et à l’outrance par l’injure et l’outrance dans une démarche de “zemmourisation” de l’actualité.

En France, selon les derniers chiffres communiqués par le gouvernement au 10 septembre 2021, ce sont 49 448 505 personnes qui ont reçu une première injection alors que 46 221 399 personnes ont un schéma vaccinal complet.

La politique menée par le gouvernement et les instances sanitaires suscite des interrogations. Faut-il rappeler que les délibérations rendues en Conseil de défense sanitaire sont classifiées secret-défense, obstruant le travail des enquêteurs de la Cour de justice de la République sur la gestion de la pandémie ? De nombreuses thèses complotistes s’en trouvent exacerbées et la défiance vis-à-vis du gouvernement et du chef de l’État attisée. Si le vaccin permet d’éviter les cas graves, il n’empêche pas la progression du variant Delta. L’Islande fait partie, avec Malte et Israël, des pays du monde à plus forte proportion de la population vaccinée. Cependant, face à la recrudescence des cas, malgré un taux élevé de la population vaccinée, les autorités sanitaires islandaises envisagent de renoncer à la stratégie de vaccination générale et Israël prépare un reconfinement. L’Angleterre a renoncé au pass sanitaire et il n’est pas exigé au Luxembourg ni en Belgique, pays frontaliers.

La revue Prescrire, dans une note d’actualité en date du 9 septembre 2021, fait le point à propos de vaccin Covid-19 et dose de rappel. Si l’on observe une baisse de l’efficacité vaccinale au cours du temps sur les infections par le Sars-CoV-2, c’est sans surcroît notable des formes graves de Covid-19. « Les autorités canadiennes et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) se sont prononcées contre l’administration d’une dose de rappel en population générale. Dans un communiqué commun daté du 2 septembre 2021, l’Agence européenne du médicament (EMA) et le European Centre for Disease Prevention and Control (ECDC) se sont aussi prononcés contre la mise en place d’une dose de rappel en population générale, y compris chez les personnes ayant des facteurs de risque de formes graves de Covid-19. Cette position est fondée sur un rapport technique de l’ECDC daté du 1er septembre 2021, dont la conclusion souligne qu’il n’y a pas de besoin urgent à administrer une dose de rappel de vaccin aux personnes complètement vaccinées dans la population générale. »* Ce n’est pas le choix retenu en France par la HAS.

S’il est certain que, la vaccination demeure une mesure importante pour prévenir les maladies de Covid-19 symptomatiques, en particulier les formes graves, son efficacité, faut-il le rappeler, n’est que partielle sur la transmission du Sars-CoV-2, notamment le variant Delta. Au lieu d’une troisième dose, ne serait-il pas préférable de rappeler l’importance des autres mesures préventives, dont les gestes barrières ? Ne conviendrait-il pas également de suivre la recommandation de l’OMS qui a une nouvelle fois demandé, le 8 septembre 2021, que les personnes vaccinées contre le Covid-19 ne reçoivent pas de doses de rappel afin que les fioles soient envoyées dans les pays pauvres qui n’ont pu immuniser qu’une infime partie de leur population ? Cette attitude humanitaire aurait de plus le mérite de réduire le risque d’émergence de nouveaux variants.

Toutes ces informations divergentes nourrissent interrogations et remises en question des décisions prises en dernier ressort par l’exécutif. Les clivages entre les pro et les anti-vaccins s’accentuent. Des médecins et des scientifiques connus pour leur lutte contre la désinformation sur le Covid-19 sont pris à partie et reçoivent des menaces de mort. Une contestation radicale qui s’apparente selon certains observateurs à une « vendetta vaccinale ». Les instances sanitaires ont en définitive préféré les vaccinodromes à l’intimité et à la confidentialité des cabinets médicaux, multiplié les personnes habilitées à vacciner, tenté toutes les expériences pour vacciner tous azimuts y compris dans les lieux de villégiatures, les parcs d’attractions, les centres commerciaux sans parvenir à convaincre les Français et sans atteindre l’immunité collective qui était pourtant le but premier.

Cette politique vaccinale s’est, une fois encore, effectuée au détriment des médecins généralistes qui se sont à nouveau sentis méprisés, humiliés. Afin de gagner en sérénité et d’apaiser les débats, ne serait-il pas grand temps de sortir du champ de la propagande vaccinale menée par le gouvernement et les instances sanitaires pour réintégrer la sphère du colloque singulier qui n’est autre dans son acception première, que la relation bilatérale et protégée, en confiance, du médecin et de son patient, « la rencontre d’une confiance et d’une conscience » ? Le chef de l’État avait pourtant estimé lors d’une allocution télévisée le 12 mars 2020 « qu’il faudrait tirer les leçons et interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde depuis des décennies ».

« Con il tempo e la pazienza, ogni foglia di gelso diventa seta. »**

I’m a poor lonesome doctor

 

* Revue Prescrire, Dans l’actualité — 9 septembre 2021.
** « Avec le temps et la patience, chaque feuille de mûrier devient soie. »

1 réponse
  1. Fabien SALVI dit :

    Docteur,
    Avec votre billet d’humeur « # défiance », merci d’éclairer notre esprit avec tant de précision. Car oui la confusion règne au sommet de l’État et met les citoyens dans l’expectative y compris celles et ceux qui cherchent à comprendre la situation en s’informant aux meilleures sources.
    Par ailleurs je partage votre avis sur le fait qu’une part des anti-vaccin et des anti-pass-sanitaire le fait avec un esprit de rébellion face à ce Gouvernement ; des syndicats, notamment la CGT, avaient alerté il y a quelques temps déjà.
    L’abandon de ce qui devrait être de l’information pédagogique, le laisser-aller vers l’obscurantisme, la non-prise en compte de notre réseau fiable de médecin généraliste ont conduit à cette situation où chacun, ou presque, a son avis – avis souvent dévoyé – sur la situation sanitaire. Faisant ainsi naître la défiance dont vous nous parlez. Les discussions au café du commerce que mon oreille indiscrète écoute de temps à autre sont déroutantes et heurtent parfois mon esprit cartésien. A qui la faute ? … A ceux qui au mépris de l’information juste et éducative ont préféré jouer aux matamores avec des visées autre que la santé publique.
    Merci docteur pour votre éclairage chassant la défiance.
    Fabien Salvi – 14.09.21

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