Mardi 31 mars 2020

Mon amour. Tu me manques. Cette situation difficile nous a malgré nous séparés. Tu me manques tellement. Nous sommes chacun loin de l’autre dans l’isolement total. Nos conversations sur ce monde qui marche sur la tête me manquent. Mais ce qui me manque encore davantage, c’est de te toucher, nos longues caresses… La caresse, avec nos mains, lorsque nous ne disons plus rien et que plus rien d’autre n’existe. Tu me manques.
Confiné loin de toi, je m’ennuie un peu. Alors, tous les matins, dès mon réveil, je donne à manger aux oiseaux. Je donne deux ou trois coups de sifflet pour rassembler la smala et je leur donne soit des boules de graisse, soit des graines, ou si je n’ai pas pris le soin de passer à l’épicerie devenue dangereuse, du pain que j’émiette. Or, un matin, je remarquai légèrement à l’écart du groupe des voraces, un rouge-gorge. Le poitrail rouge comme un coucher de soleil, l’œil noir, malin, luisant comme un grain de caviar. Il restait gentiment sur sa branche et attendait. Il attendait quoi ? J’étais un peu intrigué, d’autant plus que, lorsque j’avais à faire dans le jardin, il me suivait, et lorsque je revenais vers la maison, il reprenait sa place. J’avais compris qu’il voulait manger seul. Alors, pour vérifier, je préparai dans un petit bol une portion spéciale rouge-gorge que je posai sur la table du jardin. Il se percha sur le rebord de la tasse et se mit à picorer.
L’autre matin, je ne sais plus pourquoi, j’oubliai les oiseaux ! En sortant de la maison, tout le monde était là, silencieux, mais pas impatients. Enfin c’est ce qui me semblait, car sur la petite table du jardin mon rouge-gorge, lui, s’impatientait.
« C’est pas trop tôt, dit-il, t’as vu l’heure ? »
D’abord, j’ai répondu que je ne devais rien à personne et surtout que j’avais des ennuis.
« Quelles sortes d’ennuis ?
— Des ennuis que tu ne peux pas comprendre, tu n’es qu’un oiseau, des ennuis d’homme.
— Des ennuis d’homme, qu’est-ce que c’est ?
— Je dois te dire que je suis écrivain, que j’écris en ce moment un roman, que j’ai quelques difficultés. Que je n’arrive pas à mettre sur le papier ce que j’ai envie de dire, que cette pandémie brouille tout, remet tout en question, que je mélange tout, que je ne suis plus certain de rien, que ma femme me manque, bref, des choses que tu ne peux pas comprendre ! Toi tu n’es qu’un oiseau ! dis-je, énervé.
— Quel orgueil… dit-il calmement.
— Quoi ? Quel orgueil ? j’ai répondu.
— Quel orgueil de prétendre écrire. Si tu désires écrire, ce n’est que pour vomir le poison que tu as accumulé, toi avec tes semblables depuis des millions d’années. À quoi ça sert d’écrire si vous continuez à vivre comme vous vivez ? Tout finira dans l’oubli ! Vous écrivez des couchers de soleil et des amours fous et des ceci, et des cela, vous écrivez et vous faites la guerre, puis vous écrivez encore pour mieux vous exterminer ensuite. Tu n’es même pas capable de me dire combien a coûté la guerre de 14 ! As-tu déjà vu des lions, des serpents, des hyènes faire la guerre ? Seuls les hommes détruisent tout. Bientôt vous réussirez à tuer la terre, et vous nous emporterez dans votre folie ! Nous sommes tous des animaux, égaux, seulement vois-tu, nous n’avons pas le même langage. C’est tout. Mais je te préviens, si le monde sauvage disparaît, l’homme ne survivra pas. »
Là-dessus il s’est envolé dans un léger bruissement d’aile, sans oublier de bouffer la dernière graine qui restait dans la tasse.
En rentrant, j’étais effondré. Cette petite bestiole n’avait pas tout à fait tort.
Alors, j’essayai d’évaluer le prix de la guerre de 14. Puis, le prix tout court. Le prix de tout ce merdier.
Les premiers de cordée sont complètement bloqués dans leur vertigineuse ascension de la croissance, des profits, de l’économie, de toutes sortes de circuits financiers et dépendent totalement de ceux d’en bas pour leur apporter leur nourriture. Contrairement aux prévisions, il faut changer de cap, tous les marins vous le diront : en cas de tempête, il faut réduire la voilure et changer de cap.
Et puis le permafrost qui fond.
Et puis les glaciers qui disparaissent.
Et puis les ours blancs.
Et 80 % des insectes !
Et 30 % des oiseaux !
Et puis les abeilles…
Des milliers d’espèces en voie d’extinction.
La pollution des mers !
La déforestation !
Les pollutions provoquées par l’industrie.
La mondialisation non contrôlée.
L’empreinte carbone du transport routier, naval, aérien…
Et puis les pesticides.
Le sable de nos plages…
Je hurle.
Je veux revoir les étoiles !
J’appelle Bernard.
« Bernard, il faut faire quelque chose, dès maintenant, dès aujourd’hui, après l’épidémie ce sera trop tard !
— Ça va ? répond Bernard. T’as bien dormi ?
— Merde ! Si nous ne décidons pas dès aujourd’hui de changer… Écoute, j’ai pensé à un truc. Peut-être que tout n’est pas foutu.
— T’as pas vu l’heure ?
— Écoute, il y a bien une législation chargée de faire respecter le droit des hommes ?
— Oui, et alors ?
— Attends ! Bon Dieu !
— C’est pas dans ton habitude de citer Dieu…
— Attends. Il y a, et seulement depuis quelque temps, un droit de l’enfance et, dernièrement, un petit droit pour les animaux afin de les martyriser en toute conscience…
— Ok, et alors ?
— Il n’y a rien pour protéger la nature. Il nous est impossible d’attaquer en justice un homme et un État qui bousillent la nature et nuisent à la santé, à la vie de tous ! Il faut le créer. Il est nécessaire de créer un droit international de protection de la nature, sol et sous-sol. De plus, il est nécessaire de créer un organisme international de santé. Tu piges mon vieux ? Il est nécessaire de pas attendre la fin du confinement, après on oublie et c’est trop tard ! Il est temps de penser monde ! Et non pas “mondialisation”.
— Ok, vieux. Toujours prêt hein ? Mais tu veux que je te dise, tu es un naïf mon petit père, tu verras, après tout recommencera comme en 14. Allez ! On s’appelle demain. Je t’embrasse. »
Dans le petit jardin il y a quelques fleurs aux géraniums, une feuille montre le bout de son nez sur une branche du bougainvillier, notre rosier est presque en fleurs, il y a du soleil.
Mon amour, je t’aime, ne t’en fais pas je ne suis pas devenu fou, c’est juste que tu me manques terriblement. Je pense aux escargots et je me demande ce qu’ils font seuls enfermés dans leur coquille… Mais que je suis bête… Les escargots sont hermaphrodites. Allez, tout va bien, je t’aime.

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