#chats par Jacques Fabrizi

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Ceux qui aimaient les chats et ceux qui ne…*

Il était une fois dans le royaume de France en l’an II après S.-C. (Sars-CoV-2), un monarque non de droit divin — bien qu’il se montrât flatté par une prétendue filiation spirituelle avec Jupiter —, mais un monarque républicain, paradoxalement élu au suffrage universel. D’aucuns, en raison de son jeune âge eu égard à la fonction qu’il incarnait, le parodiaient en le surnommant le « Roitelet » ou « Choupinet 1er ». Le jeune Roi occupait le trône de France déjà depuis cinq ans et, comme c’était la règle, il devait de nouveau se soumettre aux suffrages des électeurs. Au premier tour de l’élection présidentielle, la division de la gauche et les candidatures multiples avaient permis l’élimination de tous ceux qui s’en réclamaient. L’affrontement gauche-droite paraissait confisqué et une opposition entre droite et droite extrême s’installait de manière prégnante. Au second tour de l’élection présidentielle s’affrontaient deux prétendants au bec et aux ergots acérés par l’ambition.

L’un, le Prince en titre, à l’hubris pathologique, se comportait avec ses sujets de manière hautaine, condescendante, méprisante et arrogante. Caricaturé en candidat des riches, il se montrait emprunté vis-à-vis des petites gens ; il semblait déconnecté de la réalité et des difficultés quotidiennes auxquelles se heurtait le bas peuple. Il mettait un point d’honneur à employer des mots rares ou des expressions désuètes, mais en même temps il savait parfois se montrer direct, voire blessant. Ainsi était-il raillé en raison de certains de ses propos qu’il regrettait quelquefois par la suite. Répondant à une interview à propos des non-vaccinés, il précisa qu’il avait « très envie de les emmerder » et qu’il continuerait « à le faire jusqu’au bout » ; s’adressant à un jeune chômeur qui peinait à obtenir un travail, il lui asséna tout de go : du travail, « je traverse la rue, je vous en trouve », ou encore à propos des aides sociales, il livra sa pensée : « On met un pognon de dingue dans les minima sociaux et les gens ne s’en sortent pas. Les gens pauvres restent pauvres. » Le catalogue était loin d’être exhaustif.

L’autre candidate, car il s’agissait d’une femme, qui se présentait pour la troisième fois à cette joute électorale, avait hérité d’un parti politique fondé par son père et des membres du mouvement « Ordre nouveau » dans lequel cohabitait une nébuleuse de courants : anciens de l’Algérie française, nostalgiques du régime de Vichy, catholiques traditionalistes… Il s’agissait d’un parti d’extrême droite, ultranationaliste, traditionaliste, raciste, xénophobe, antisémite, négationniste, autoritaire, fasciste et antisocial.

La campagne électorale n’avait guère passionné les foules ; il faut dire qu’une guerre, débutée 2 mois auparavant, aux confins de l’Europe occupait tous les esprits. Les images qui nous parvenaient de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe étaient édifiantes et l’opinion publique occidentale en était révulsée. La candidate de la droite extrême, malgré ses accointances, voire ses relations étroites, avec le maître du Kremlin à l’origine du conflit, avait tout de même réussi à se hisser au deuxième tour de cette élection. Les choses prenaient une tournure singulière dans le sens où s’affrontaient deux visions opposées de la société française et que la démocratie paraissait menacée par l’issue du scrutin.

La candidate du Front national, rebaptisé Rassemblement national, avait investi toute son énergie à dédiaboliser le parti fondé par son père qui, tapi dans son château de Montretout, observait la mue de sa fille avec morgue et dédain. L’héritière de ce parti prétendait être la représentante de la France d’en bas, contrairement à l’héritier de la couronne qui apparaissait comme l’icône de la France d’en haut. La ligne de fracture ne se situait plus entre la droite et la gauche, mais entre la France d’en haut et celle d’en bas. L’initiale du prénom de la candidate de la droite radicale et celle de l’héroïne dont Georges Brassens nous chantait l’histoire était curieusement identique :
« Margoton, la jeune bergère trouvant dans l’herbe un petit chat
Qui venait de perdre sa mère l’adopta. »

L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais c’était sans compter sur l’effet d’aubaine que représentait, aux yeux de cette postulante, l’instrumentalisation de son amour des chats. Il importait de caresser l’électeur dans le sens du poil. Ce fut ainsi qu’elle enregistra une vidéo diffusée dans les médias et sur les réseaux sociaux dans laquelle elle se mettait en scène avec ses chats. Cette image d’Épinal devait être le point d’orgue de la dédiabolisation du parti hérité de son père et surtout de ses thèses. Cependant, à ce point de la narration, il paraissait essentiel de noter que, dans l’Égypte antique, les félins fascinaient pour la dualité de leur tempérament : d’un côté, ils étaient considérés comme protecteurs, loyaux et nourriciers, mais en même temps, comme des créatures indépendantes, féroces et extrêmement belliqueuses. Ce rappel ne semblait pas superflu, car il démontrait de manière subliminaire, la personnalité de la candidate d’extrême droite. Ainsi, se présentait-elle de manière édulcorée, adoucie, assagie, masquant sa vraie personnalité et ses desseins haineux envers les migrants, africains, arabes, maghrébins, musulmans. Sans doute les aimait-elle sincèrement, ses chats, mais là n’était pas la question, ou plutôt si. Pouvait-on être mauvaise ou nocive, lorsqu’on aimait les chats ? Allait-on élire à la fonction suprême de l’État, une personne pour cette seule raison ? Hormis celles et ceux atteints d’ailurophobie ou d’allergie aux poils de chat, un grand nombre d’électeurs se laissa abuser par cette entreprise de communication. Il était vrai que, de tout temps, les chats témoignaient d’un capital sympathie à l’exemple des calendriers de la Poste dont l’image de chatons renversant par malice un bol de lait était familière. Cependant, en reprenant cette métaphore, le bol de lait ne représentait-il pas la république qu’elle souhaitait renverser ? Il y avait péril en la demeure et, en réaction, de nombreux artistes, médecins, chercheurs, écrivains, responsables d’organisations culturelles et humanitaires, hommes politiques ou chef d’États européens tentèrent d’alerter les Français sur la dangerosité que représenterait son élection pour la démocratie et l’avenir de l’Europe.

Il était vrai également, comme le dénonçaient certains qui prônaient l’abstention, le vote blanc ou nul, et qui refusaient de « se salir les mains » avec un bulletin contraire à leurs idées, que cette élection revenait à choisir entre « la peste et le choléra ». Ils arguaient que la ligne de démarcation se situait plutôt entre démocratie « autoritaire » et fascisme, et il leur importait de dénoncer les menaces liberticides incarnées, peu ou prou, par l’un ou l’autre des candidats. Il manqua peu de voix à la représentante des chats pour remporter cette élection. Sans doute, pour grappiller les suffrages qui lui firent défaut, aurait-elle dû peaufiner sa communication cataire et prêter plus d’attention aux paroles de « Brave Margot » :
« Quand Margot dégrafait son corsage
Pour donner la gougoutte à son chat
Tous les gars, tous les gars du village
Étaient là, lalala la la la
Étaient là, lalala la la la »**

Quoi qu’il en fût, Choupinet 1er sentit le vent du boulet de la défaite. Il lui incombait, dès lors, de relativiser les chiffres de sa réélection. Il ne pouvait ignorer l’abstention record et le grand nombre de votes blancs et nuls. De même, il devrait tenir compte des suffrages qui ne s’étaient pas portés sur sa candidature par choix, mais par défaut, à contrecœur. Par-dessous tout, il lui faudrait encore apprendre l’humilité et la modestie. Vaste programme !

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Plagiat de Louis Aragon, La Rose et le Réséda, mars 1943.
** Georges Brassens, Brave Margot, 1965.

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