Champagne

Il régnait avant-hier au sein de mon cabinet médical, pour ne pas me départir du langage martial du président de la République, une atmosphère de libération. Une journée particulière, un jour de première. Non, il ne s’agissait pas de cinéma, de théâtre, du vernissage d’une exposition ou encore d’un concert da camera, mais simplement d’une première vaccination contre le Covid-19. À titre expérimental, c’est-à-dire exceptionnel, comme si cela relevait pour nous, médecins généralistes, d’une prouesse ou d’un exploit alors que vacciner fait partie intrinsèque de notre métier, le gouvernement s’est enfin décidé à « tester la faisabilité d’une vaccination par des vaccins à ARNm en ville, dans le département de la Moselle » et certains départements limitrophes. C’est grâce à l’insistance et à la détermination de l’URPS des Médecins Libéraux Grand Est et à la participation du réseau « Distrivac » que cela a été rendu possible. La présence forte du variant sud-africain sur le territoire mosellan justifie le choix de ce secteur, les vaccins à ARNm ayant montré une meilleure efficacité que les autres vaccins sur ce variant.

La défiance des patients vis-à-vis du vaccin AstraZenaca, rebaptisé Vaxzestria sans que personne ne soit dupe de ce stratagème, et Johnson & Johnson, tous deux responsables d’accidents thrombotiques, en serait la raison officieuse. Le Danemark a renoncé définitivement le 14 avril 2021 au vaccin AstraZeneca contre le Covid-19 à cause de ses effets secondaires « rares », mais « graves ». La France continue malgré tout à l’utiliser alors que le public le boude. J’ai donc eu droit sur réservation à une fiole de vaccin Moderna pour tester ma capacité à organiser une séance de vaccination au sein de mon cabinet médical. Pas deux, pas trois. Pas de précipitation. J’ai vraiment le sentiment d’être considéré par les gouvernants pour un « moins que rien » et je me retiens de parler plus crûment. Pardonnez-moi cet excès de langage qui ne dépasse pas mes pensées, mais le simple entendement. Habituellement, je ne me lève pas le matin en me disant : « Chouette ! Aujourd’hui, je vais vacciner ». Je vaccine au quotidien sans que cela me procure de plaisir particulier ; ce serait même tout le contraire surtout lorsqu’il s’agit de nourrissons malgré les patchs anesthésiants et l’ingestion d’une solution sucrée qui, associée à la succion, combine deux méthodes analgésiques synergiques.

M. Olivier Véran, ministre des Solidarités et de la Santé, dans une déclaration sur la place de la stratégie vaccinale dans le dispositif de lutte contre l’épidémie de Covid-19 avait précisé à l’Assemblée nationale le 16 décembre 2020 : « Les coureurs de fond savent qu’un marathon ne commence vraiment qu’aux alentours du trentième kilomètre : c’est à ce moment, appelé “le mur”, que se joue toute la course. Je ne sais pas encore à quel kilomètre de la course nous nous trouvons… »* Il aura fallu attendre longtemps le premier ravitaillement pour reprendre la métaphore marathonienne du ministre de la Santé. Alors que la campagne de vaccination a débuté le 27 décembre 2020, les médecins généralistes ne pouvaient jusqu’alors accéder aux vaccins à ARNm que dans les vaccinodromes et devaient se contenter au sein de leurs cabinets du vaccin AstraZeneca et depuis hier du vaccin Johnson & Johnson.

Dans le JDD du 27 décembre 2020, Olivier Véran déclarait : « Notre choix politique, c’est de faire reposer la campagne sur les médecins et les soignants. C’est la clé de la confiance et de l’efficacité. » Le même jour, Olivier Véran, refroidi par l’échec du dispositif retenu lors de l’épidémie de grippe H1N1 en 2009, expliquait sur France 2 : « On avait essayé en France, ça n’avait pas marché. » À l’époque, les vaccinodromes prévus pour immuniser la population à grande échelle avaient été peu fréquentés, poussant la ministre de la Santé d’alors, Roselyne Bachelot, à annuler la moitié des commandes de vaccin. Selon un article publié le 15 avril 2021 dans Les Echos, le ministère de la Santé indiquait qu’il misait désormais sur l’installation de 100 à 200 usines à vacciner en France pour atteindre ses objectifs d’ici le printemps.

Alors que l’exécutif et les instances sanitaires ne cessent de répéter que l’on ne sortira du marasme actuel que par la vaccination, ces effets d’annonce contradictoires risquent de nous précipiter dans la folie, une folie ordinaire et humaine ; de plus, ils nuisent à la réussite de la campagne de vaccination. Les patients éprouvent une grande lassitude pour ne pas dire un immense ras-le-bol devant la difficulté à se faire vacciner, notamment les personnes âgées qui ne sont pas connectées et ne possèdent, pour la plupart, pas de smartphone. Par ailleurs, le choix de la plateforme « doctolib » pour la prise des rendez-vous me pose question en particulier à propos de la protection des données personnelles. Certains patients ont dû parcourir plus de cent kilomètres pour se faire vacciner quand d’autres se sont vus proposer un rendez-vous dès le lendemain de leur inscription sur l’île de la Réunion…

N’aurait-il pas fallu, dès le lancement de la campagne de vaccination, permettre aux médecins traitants de vacciner comme ils le font depuis tout temps ? Ils sont investis d’une totale confiance de la part de leurs patients dont ils connaissent parfaitement l’histoire médicale ; cela constitue en soi un gage d’efficacité. Au lieu de cela, on a élargi la liste de personnes habilitées à vacciner y compris aux vétérinaires comme si, avec tout le respect que je dois à ces derniers, les patients étaient assimilés à du bétail.

« Gouverner, c’est choisir, si difficiles que soient les choix. »** En l’occurrence, le choix ne s’avérait pas compliqué et relevait du simple bon sens. Quoiqu’il en soit, hier fut un jour de soulagement pour dix patients à qui j’avais proposé cette vaccination après leur avoir précisé à nouveau les avantages et les inconvénients, les effets indésirables précoces et mon ignorance quant à ceux à moyen et long terme ; un jour de délivrance, tant ils étaient angoissés à l’idée de contracter le Covid-19 et d’endurer les affres de graves complications. L’expression de leur reconnaissance pour leur avoir permis un vaccin choisi et non subi m’a rempli de bonheur. Une insoutenable légèreté d’être et une indicible envie de champagne.

« … L’ami qui soigne et guérit
La folie qui m’accompagne
Et jamais ne m’a trahi
Champagne ! »***

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Source http://www.assemblee-nationale.fr, le 18 décembre 2020
** Pierre Mendès France, discours prononcé devant l’Assemblée nationale le 3 juin 1953
*** Jacques Higelin, Champagne.

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