#cessate
par Jacques Fabrizi

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Cessate, omai cessate*

La guerre en Ukraine génère dans l’opinion publique une véritable sidération et relègue l’épidémie de Covid-19 à un sujet subalterne. Pourtant, jeudi 10 mars 2022, la France affiche 74 818 nouveaux cas, un chiffre une nouvelle fois en hausse ; la veille, Santé publique France n’en comptabilisait que 69 190. On dénombre 107 décès dus au Sars-Cov-2, 1928 patients en réanimation et 21 287 personnes hospitalisées avec le Covid-19. Le taux d’incidence se stabilise à 546,31 et le taux de positivité à 20,64 %. Plateaux montants ? Prémices de rebond épidémique ? Sixième vague ? Ces chiffres qui, deux ans auparavant, se seraient avérés catastrophiques et fortement anxiogènes apparaissent aujourd’hui d’une grande banalité en regard de ce qui se passe en Ukraine.

Alors qu’une grande lassitude se manifestait et que nous espérions tous sortir de ce cauchemar, nous assistons à un glissement de la primauté des sujets d’information. Nous sommes passés sans crier gare du Covid-19 à la guerre en Ukraine dont les images remplacent efficacement celles des transferts de patients, en train, en avion ou en hélicoptère, d’une région à l’autre, voire d’un pays à l’autre (Allemagne, Luxembourg). Les morts de la guerre en Ukraine remplacent ceux du Covid-19. L’ultracrépidarianisme, néologisme malicieux qui désigne la tendance, fort répandue, à parler avec assurance de sujets que l’on ne connaît pas, continue de faire son œuvre sur les plateaux des chaînes d’information en continu ; les géopoliticiens, les politologues et les généraux ont subrepticement évincé les épidémiologistes, les infectiologues et les médecins réanimateurs.

En Ukraine, chaque jour apporte son lot d’ignominies. Les civils subissent les bombardements de l’armée russe. La population fuit les zones de combats. L’exode ravive de sombres souvenirs avec un sentiment de déjà-vu. Le nombre des réfugiés croît de jour en jour. En ce quinzième jour de l’offensive russe, selon les autorités ukrainiennes, l’encerclement de Kyiv se poursuit. Dans la ville de Kherson, des manifestants se risquent à dénoncer l’occupation dans la rue. Le bombardement d’un hôpital pour enfants à Marioupol provoque une vague de condamnations internationales. Des volontaires de tous pays se préparent à participer à la résistance.

L’émergence du Sars-Cov2, un nouveau coronavirus, à l’origine de l’épidémie de Covid-19 a engendré, sans aucune preuve établie, de nombreuses thèses complotistes laissant accroire l’idée d’une guerre bactériologique menée par l’empire du Milieu. Avec une rapidité déconcertante, un vaccin fut conçu ; il s’avère relativement efficace pour prévenir les formes graves de la maladie. À défaut d’un vaccin contre la guerre, la vraie, lassé, consterné, révolté par le caractère tragique et insoutenable des images qui défilent sur nos écrans, je me risque à changer de chaîne. Je m’en culpabilise, même si j’ai conscience que ma solidarité envers le peuple ukrainien ne se mesure pas à l’aune de mon temps d’écrans dédié à cette cruelle actualité. Dans les turbulences du monde, un peu de légèreté ne peut être que bénéfique. Une chaîne musicale ? Pourquoi pas ? Ne dit-on pas que la musique adoucit les mœurs ? Gageons qu’elle ait aussi des vertus pacifiques ? Daniel Barenboïm a fondé le West-Eastern Divan Orchestra en collaboration avec l’écrivain américain aux origines palestiniennes Edward Saïd. Il s’agit d’un orchestre qui regroupe de jeunes musiciens d’Israël et de pays arabes, afin de consolider le dialogue et unifier les visions entre les différentes cultures du Moyen-Orient. Ne serait-il pas louable qu’une initiative similaire se concrétise entre jeunes musiciens russes et ukrainiens afin de déjouer les plans machiavéliques du maître du Kremlin ?

Depuis le 22 février 2022, date fatidique de l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, pardon « de l’opération militaire spéciale » destinée au « maintien de la paix » selon le langage officiel de Moscou, nous vivons dans une quasi-proximité télévisuelle avec Vladimir Poutine. Sa biographie, sa personnalité, son intimité nous sont révélées à longueur d’émissions. En écoutant la cantate d’Antonio Vivaldi Cessate, Omai cessate (RV 684)*, je me demande si Vladimir Vladimirovitch l’apprécierait. Les paroles de cette cantate résonnent en moi et se révèlent d’une brûlante actualité. Il suffit d’en changer le prénom et les accords. La musique procure des bienfaits insoupçonnés ; elle apaiserait les esprits tourmentés et favoriserait les liens sociaux. Dans les ténèbres de la guerre, aurait-elle également la vertu de dissiper la haine, le cynisme et la cruauté ? Rêvons, tant qu’il en est encore temps !

Cessate, omai cessate
Cessez, désormais cessez
Ah, ch’infelice sempre
Ah, toujours plus malheureux
Me vuol Vladimir ingrato,
Me veut l’ingrat Vladimir,
Ah sempre piú spietato,
Ah, toujours plus impitoyable,
Mi stringe à lagrimar.
Il me force à pleurer.
Spietato, mi stringe à lagrimar
Impitoyable, il me force à pleurer.
Per me non v’è ristoro
Pour moi, il n’est plus de réconfort
Per me non v’è speme.
Pour moi, il n’est plus d’espoir.
E il fier martoro e le mie pene
Et le féroce martyre et mes peines
Solo la morte può consolar.
La mort seule peut les apaiser.

 

I’m a poor lonesome doctor…

 

* Antonio Vivaldi, cantate “Cessate, omai cessate” RV 684, Andreas Scholl – Ensemble 415 – Chiara Bianchini

2 réponses
  1. Fériel dit :

    Bonsoir Jacques,
    Merci pour ce billet d’humeur.
    Toujours un plaisir de te lire avant de dormir.
    Et oui,rêvons, tant qu’il en est encore temps !
    Fériel

    Répondre

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