Cabines de téléconsultation

L’Assurance maladie définit les télécabines comme des « lieux dédiés équipés » pour la téléconsultation. Ce sont des endroits clos, équipés d’un siège où le patient peut s’installer et d’un écran afin que patient et médecin puissent se voir et s’entendre. Médecine high tech, connectée, les cabines de téléconsultations représenteraient selon le discours officiel la pratique médicale d’avenir. Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, n’incitait-il pas les médecins à s’orienter « dans l’innovation comme la télémédecine » même si son livre intitulé Révolution* ne comportait « pas de programme, et aucune de ces mille propositions qui font ressembler notre vie politique à un catalogue d’espoirs déçus » ?

La connaissance du patient par le médecin téléconsultant était une condition exigée pour satisfaire un objectif de prise en charge de qualité. En effet, il était nécessaire que le médecin dit « médecin téléconsultant » connaisse le patient, ce qui impliquait que le patient ait eu au moins une consultation physique avec ce médecin au cours des douze derniers mois précédant la téléconsultation. Mais cela, c’était le monde d’avant. L’épidémie de Covid19 a changé les règles notamment au cours du premier confinement de mars 2020 et ces dispositions ont été assouplies pour ne pas dire abandonnées. Effet covid et confinement cumulés, dans le monde d’après, le recours à la téléconsultation a connu une croissance record en mars 2020. 486 369 téléconsultations ont été facturées à l’Assurance maladie pendant la semaine du 23 au 29 mars. Ce chiffre illustre la croissance exponentielle des téléconsultations depuis l’annonce du confinement ; l’Assurance maladie en comptabilisait moins de 10 000 par semaine jusque début mars, puis 80 000 la semaine du 16 mars, première semaine de confinement. Les téléconsultations constituent désormais plus de 11 % de l’ensemble des consultations contre moins de 1 % avant la crise. Sur fond de crise sanitaire, le recours à la téléconsultation s’est généralisé en 2020 avec un total de 19 millions d’actes remboursés par l’Assurance maladie. Un pic a été enregistré en avril 2020 avec 4,5 millions de téléconsultations contre 40 000 en février de la même année. Le rythme est resté soutenu par la suite avec 1,9 million de téléconsultations en décembre 2020. Les actes de téléconsultation sont réalisés à 80 % par des médecins généralistes.

Concernant les cabines de téléconsultations, les pharmaciens ont été les premiers à s’y intéresser. L’ordonnance éditée à la suite d’une téléconsultation est ainsi honorée sans délai et surtout sans détour, directement du patient consommateur à l’officine dispensatrice. La grande distribution n’a pas tardé à leur emboîter le pas et à s’engouffrer dans la brèche. « Au même titre que l’on vend des pommes bio et des vêtements, il est important pour nous d’adresser ces nouveaux besoins de prendre soin de soi, a expliqué Maguelone Paré, la directrice du concept et de l’innovation chez Monoprix, à RTL. L’avantage ici, c’est que vous avez tout un équipement que vous n’allez pas nécessairement avoir chez vous. »** L’annonce est alléchante pour le client, le badaud et néanmoins patient, avec des consultations sans rendez-vous et un délai d’attente moyen de neuf minutes, sept jours sur sept. Les concepteurs de cabines de téléconsultations recrutent des médecins qui se verront, à n’en pas douter, « ubérisés » dans un proche avenir.

En réaction à ce dispositif, le Conseil national de l’Ordre des médecins rappelle pourtant que, d’après le code de la santé publique, « la médecine ne doit pas être pratiquée comme un commerce ». Il alerte sur les risques en termes de qualité, de sécurité et de continuité des soins que représentent les téléconsultations décorrélées du parcours de soins. Il demande ainsi au gouvernement de « réagir avec fermeté pour défendre les principes régissant l’organisation des soins en France, et pour protéger l’acte médical au service des patients. »

« Devra-t-on se réapproprier le “soigner corps présent” à l’instar des avocats qui plaident parfois corps présent ? »*** Ces réflexions peuvent paraître rétrogrades et passéistes. Elles s’apparentent cependant à une démarche citoyenne. Il me paraît, en effet, essentiel d’alerter l’opinion publique sur les effets néfastes de ce qui est présenté comme une révolution de la pratique médicale. Dénoncer la potentielle dégradation de la relation soignant-soigné et ses répercussions sur la qualité des soins relève d’un acte de résistance. À l’origine des déserts médicaux, les gouvernants successifs, de droite comme de gauche, se saisissent de toutes les opportunités et c’est sans vergogne qu’ils les décrivent comme innovantes et seules à même d’y remédier.

La Mairie de Paris veut augmenter le nombre de toilettes et remplacer les sanisettes actuelles gérées par JCDecaux. Elles sont utiles pour soulager un besoin pressant ou, selon la terminologie médicale, une « urgenturie ». Ne serait-il pas pertinent de profiter de cet appel à la concurrence pour émettre l’idée de les coupler avec des cabines de téléconsultation afin de réaliser « en même temps » téléconsultations, analyse d’urines et de selles ? Le président de la République l’avait d’ailleurs suggéré dans son livre-programme : « Il s’agit de savoir comment on s’organise autrement pour que la prévention devienne le principal axe de notre politique de santé. »*

I’m a poor lonesome doctor

 

* Emmanuel Macron, Révolution, XO, 2016
** RTL, journal de 6h00, 16 avril 2021
*** Jacques Fabrizi, Déjà-presque-mort mais encore-si-terriblement-vivant, L’Harmattan, 2012

2 réponses
  1. Fabien SALVI dit :

    Ce médecin, dont je partage les avis émis sur la médecine en téléconsultation, a bien raison de terminer son propos par une proposition absurde. A ce point non-prise en compte de l’humain la dérision me semble être une arme qui renvoie ceux qui, sous couvert de modernité, rejettent les citoyennes et les citoyens dans l’isolement, la solitude et surtout cultiver l’entraide et la solidarité … Mot étrangement absent de tous les discours et de toutes les informations depuis le début de la pandémie que nous vivons. Pour l’être humain est un être social.
    Merci docteur pour votre veille sur la santé publique et vos alertes constantes.
    Fabien Salvi – 17.05.21

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  2. Metha dit :

    Merci, merci pour vos alertes, merci de nous tenir informé sur des sujets aussi graves qu’importants et encore merci d’y consacrer votre âmes, votre cœur et bien sur votre plumes.

    Vive le poor lonesome doctor ! ! !

    Ne vous arrêtez jamais, c’est bien plus important qu’il n’y parait, le monde change, vite, trop vite, nous rapporter ces infos qui pourraient passer dans l’ombre du bruit médiatique, mais, le poor lonesome doctorne dégaine toujours sa plume.

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