Après

Il y a donc un après, à Saint Germain des prés.

Dimanche, 21 juin. Les grands platanes encore printaniers ombragent les terrasses soudainement rallongées du post confinement. Le Flore s’est largement étalé sur le trottoir jusqu’à l’Écume des Pages. Un peu plus et il occupait même les pavés du faubourg délaissés par les automobilistes. Aux angles Saint Père et Saint Benoit, les kiosques rutilants, trop neufs, livrent les nouvelles fraîches, les mêmes qu’avant, aux accros matutinaux. Jean-Pierre n’est malheureusement plus là pour commenter avec gouaille et vigueur l’actualité. Les Deux Magots et leurs voisins ont investi la place dite Sartre/Beauvoir. L’Hôtel de l’Industrie a rouvert ses portes. Le Prométhée de Zadkine impassible règne devant l’ex Arthus Bertrand. Vuitton est vide. Peu d’échos anglo-hispaniques. Presqu’aucun touriste, ni de la rive droite, ni du reste du monde. Le Bonaparte, à l’écart, d’où l’on peut discrètement surveiller la digne abbatiale, sert tartines légendaires et œufs coque.

Étonnamment, pas un accord, pas une mélodie, pas un groupe, pas une guitare, pas un bruit ce soir. Saint Germain est bien sage. Pour le solstice 2020, ce sera « #@Fête de la musique » devant les écrans domestiques. Aucun accroc à la distanciation ici, ça n’est pas le cas partout. Il pluviote. C’est presque un soir de dimanche à la campagne. La rive sud du boulevard se désespère pourtant de la façade encore tristement éteinte de la brasserie Lipp. Le 151 ne fourmille pas. Marcelin Cazes s’ennuie. Vivement mardi.

Mardi 23 juin. On y est. La chope en néons multicolores éclaire à nouveau la vénérable porte à tambour qui ouvre la salle faïencée par Léon Fargue sous les fresques et les lustres d’époque. Le ballet des tabliers blancs masqués reprend. Les chefs de rang retrouvent quelques habitués. Le directeur n’a rien perdu de ses réflexes de physionomiste avisé. Le maître des lieux a pour la circonstance ciré son étonnante moustache dalinesque. Le masque noir orné de cœurs blancs de Cindy ajoute à son mystère. La carte immuable, même QR-codée, gestes barrière oblige, est la même qu’hier, qu’il y a trois mois, que l’année dernière. Le mardi, c’est blanquette, il n’y a déjà plus de gigot épinards. On n’accepte toujours pas les chiens sur les banquettes, les fumeurs de pipes, les chèques et les téléphones portables. On recroise les indigènes germanopratins, politiques, acteurs, éditeurs et les vieux fidèles privés trop longtemps de leur escale. Chacun son jour. On retrouve sa place et ses réflexes. Le carrefour Rennes Saint Germain se ressemble enfin.

Lipp masquée, Lipp hydroalcoolisée, Lipp distanciée, mais Lipp libérée !

Lipp, Lipp, Lipp, Hourra.

Je vous embrousse très fort

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