La date n’est pas connue.

Toute chose pourtant doit avoir une fin.

Le dernier vers de Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau est abandonné au lecteur qui doit ensuite pratiquer le savoir-vivre. Ce n’est pas un savoir simple, une connaissance innée, quelque chose qui va de soi, c’est-à-dire qui ne sollicite pas de grandes explications. La vie se charge de nous mettre sur le dos toutes sortes d’ennuis et d’encombres fâcheuses, maintes déconvenues ou autres tristesses de cœur et de corps. La vie laisse cependant des échappées possibles de bonheurs furtifs et de félicités magnifiques, elle n’empêche nullement que nous soyons sages avec rien et joueurs grandioses de paris insensés. La vie met des années à notre disposition et les accompagne de hauts et de bas qui au bout du compte font un joli parcours d’obstacles à franchir sans se lasser tant il est susceptible d’apporter des rencontres surprenantes, des amitiés solides et des amours passionnés.

Il faut se tromper de direction, de mots et de certitudes pour aller moins vite, pour ralentir ce que l’on devient, femme ou homme, êtres respirant l’air des temps qui passent, la couleur des humanités, les vents mauvais et les vents qui poussent à grandir.

Il y a dans les livres de quoi frémir et de quoi pleurer des rêves inouïs, il y a dans toute conversation avec un autre regard, une autre façon d’être libre de quoi nourrir les esprits et les ventres, de quoi jouir en n’y comprenant rien. Ce qui est aujourd’hui source d’angoisse et de solitudes terribles, ce que révèle la grande maladie qui met le désordre dans un ordre mondial profondément injuste et arrogant, c’est aussi l’invitation à apprendre de quoi est capable le monde, de quoi il est fait et comment l’humain peut y saisir une belle occasion de découvrir un savoir vivre à l’envers.

À l’envers de théories économiques, d’idées philosophiques, de règlements autoritaires nés au sortir de grandes guerres, d’un marché basé sur la loi du plus fort surtout. Il est surprenant de voir surgir chaque jour des sommes en milliards pour compenser des douleurs. L’argent était bien là, caché, disponible, mais pourquoi ne s’en servait-on pas ? L’unique vie ne peut seulement servir à apprendre une leçon. Le temps dépensé dans ce cas obère toute possibilité de créer, d’imaginer, de changer les choses qui, un jour ou l’autre, comme maintenant, se mettent à dérailler, à détruire, à accabler les plus faibles d’abord, puis les peuples. La vie court à sa main, et ce qui se passe dans le monde n’est pas la fin de celui-ci, ce sont seulement des morts et des malades, des scènes médicales et des malheurs en statistiques. Chaque année, faut-il s’en souvenir, les cancers tuent inexorablement beaucoup plus de personnes et brisent en chagrins tous les bonheurs intimes.

L’évènement de ce temps-ci correspond au spectacle général du monde immédiat, régi moins par la raison que par l’émotion, la rumeur, la falsification des connaissances et la manipulation des informations avérées. En fait, on ne sait rien, concluait un chercheur discret, un de ceux qui ne se montrent pas car il n’a que des doutes et des pistes de travail.

Les semaines à venir seront masquées, nettoyées, lavées, à distance dit-on. Les oiseaux pourront continuer leurs vols, et les pluies comme les sécheresses se succéderont. La nature se charge de la continuité. En découpant des tranches d’heures et de nuits confinées, sûrement qu’il est possible de prendre des voies de côté pour penser d’autres manières d’achever son temps personnel ici.

Toute chose pourtant doit avoir une fin. La date n’est pas connue. On peut se référer à Ronsard (« Vivez si m’en croyez n’attendez à demain / Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie »), on peut plus simplement trouver que ça vaut le coup d’essayer de vivre mieux et donc de ne pas se laisser attirer par l’ennui, le pessimisme las.

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