#amour
par Daniel Bart

1983 / 2020

1983
À l’époque j’étais très jeune, elle aussi, nous étions à peine sortis de l’enfance. Nous faisions un stage de théâtre organisé par le lycée. Rien qu’à la regarder, je l’aimais, je ne sais pas pourquoi, cette façon qu’elle avait peut-être d’avoir l’air… J’étais fou d’elle. Je l’avais déjà embrassée, elle n’avait pas dit non, et souvent on se cachait dans des coins pour se toucher, se caresser, sans trop oser se regarder, sans un mot. Le professeur nous avait demandé de travailler une scène d’Eurydice, celle je crois où il ne faut pas qu’ils se regardent, je ne me souviens plus très bien. Un après-midi, nous nous sommes retrouvés, seuls, chez mes parents pour une ultime répétition de cette fameuse scène avant de présenter notre travail au professeur. Subitement, j’étais très intimidé, je ne savais pas trop comment faire, les filles dans ces moments-là foutent une trouille incroyable aux garçons. Elles ont l’air de savoir déjà. C’est intimidant, non ? J’allais me jeter sur elle comme un jeune chiot fougueux et maladroit, lorsqu’elle m’a tendu un sachet et elle a dit : « Mets ça c’est plus prudent. » J’ai eu du mal à l’enfiler, j’étais ridicule avec ce bout de caoutchouc sur la bite. (Trente millions de personnes infectées.)

2020
Nous nous sommes croisés dans l’ascenseur, c’était la première fois que je la voyais, pourtant elle travaillait dans la boîte depuis dix ans. Elle était chef de la compta, moi j’attendais depuis pas mal d’années que mon supérieur prenne sa retraite pour occuper sa place, sa paie, et terminer de retaper la petite maison que nous possédions dans la Sarthe. J’étais marié, enfin depuis trop longtemps, avec deux enfants qui devaient terminer leurs études. Très vite, nous nous sommes retrouvés nus dans son bureau, mais nous n’étions pas très à l’aise avec nos masques qui cachaient les trois-quarts de nos visages. Moi, en plus, je me sentais ridicule avec encore ce bout de caoutchouc sur la bite. Pour meubler ce silence un peu pesant j’ai dis, pour plaisanter :
« Qu’est-ce qui va se passer à la prochaine pandémie ? »
« On se mettra un bouchon dans le cul ! » a-t-elle répondu avec rage et dans un grand éclat de rire.
Je ne voyais toujours pas son visage, mais je sentais qu’elle était très en colère, pas contre moi, non, mais contre tout ça que nous vivions.
« Viens, dit-elle. Aimons-nous, le monde est mort ! »
On se voyait de plus en plus souvent, pour faire l’amour et aussi pour rire, il suffisait que l’on dise : « Un bouchon dans le cul ! »
Au moment de l’été, elle m’a proposé de faire un voyage en mer, elle possédait un petit voilier.
« En mer, disait-elle, on pourra se baiser sans masque, on se fera tester et tu pourras enlever le caoutchouc ! »
Je ne l’ai pas suivie, il y avait ma femme et surtout les enfants. Non, moralement, je ne pouvais pas. Souvent, je ris tout seul :
« Un bouchon dans le cul ! »

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