Accent

Selon le dictionnaire historique de la langue française, accent est emprunté au latin accentus, participe passé de accinere, moduler son chant.

Le Premier ministre, Édouard Philippe, a remis, le 3 juillet 2020, la démission de son gouvernement au président Emmanuel Macron qui l’a acceptée. Le nom de son successeur a été annoncé à la mi-journée. Il s’agit de Jean Castex, un haut fonctionnaire, maire de Prades. Âgé de 55 ans, cet homme de droite s’est fait connaître du grand public pour avoir élaboré le plan de déconfinement. Membre du parti Les Républicains, le nouveau Premier ministre s’est donné pour objectif de relancer « les concertations » avec la nation, afin d’élaborer un « nouveau pacte social » dont l’objectif serait d’apaiser un pays marqué par plusieurs crises sociales et confronté à une crise économique mondiale. En optant pour un profil plus technocratique, Emmanuel Macron se redonne de l’air moins de deux ans avant la prochaine élection présidentielle et après trois ans d’entente cordiale avec Édouard Philippe, fraîchement réélu à la mairie du Havre et dont la cote de popularité avait atteint des scores enviables.

Qu’attendre de ce nouveau gouvernement qui n’a de nouveau que le qualificatif ? En effet, près des trois quarts du casting choisi par Jean Castex faisaient déjà partie du précédent gouvernement d’Édouard Philippe. De la part d’Emmanuel Macron, il semble s’agir d’une nouvelle stratégie de communication. Jean Castex est un parfait connaisseur des arcanes du pouvoir, avec ce qu’il faut d’accent du terroir et de bonhomie dans le verbe pour s’attirer la sympathie des petites gens et suffisamment marqué à droite pour rassurer les possédants. Personne n’est dupe de ces tactiques politiciennes. Le programme et les idées du nouveau Premier ministre n’ont pas d’importance puisque de toute façon, il aura à mener la même politique que celle de son prédécesseur.

Un énarque succède à un énarque. Un Premier ministre de droite remplace un Premier ministre de droite. La formule « ni de gauche ni de droite » a vécu. C’est « le changement dans la continuité » pour reprendre le slogan du candidat Georges Pompidou lors de la campagne présidentielle de 1969. « Blanc bonnet ou bonnet blanc », une expression prononcée par Jacques Duclos pour appeler les électeurs à s’abstenir lors du second tour de cette même élection en référence à Georges Pompidou et Alain Poher.

Prades est une petite ville au pied du mont Canigou, dans les Pyrénées orientales, qui abrite depuis 1950 le Festival Pablo Casals. Le musicien avait cru que 1945 verrait la fin de tous les fascismes, mais les dirigeants mondiaux en décidèrent autrement et Franco se trouva conforté dans son rôle de Caudillo. L’artiste en fut écœuré au point de se résoudre à mettre un terme à sa carrière. Il était alors un violoncelliste illustre, un chef d’orchestre et un compositeur fameux, le membre du mythique trio Cortot-Casals-Thibaud. Commence dès lors une longue période de silence, dont aucun de ses amis ne parvint à le tirer. Pourtant, en 1950, le bicentenaire de la mort de Jean Sébastien Bach le pousse à sortir de sa réserve. C’est ainsi que naquit le premier festival de Prades, qui se déroula dans l’église Saint-Pierre au milieu d’un cercle de compagnons fidèles et parmi la population locale. Désormais, chaque année, Pablo Casals sera ravi d’organiser le festival qui portera toujours son nom, même après son départ de Prades. Le fait que le nouveau Premier ministre soit également maire de Prades ne devrait-il pas le rendre sympathique ? Rien n’est moins sûr, surtout lorsque l’on apprend que Roselyne Bachelot a été choisie par Emmanuel Macron et Jean Castex pour succéder à Franck Riester au ministère de la Culture. Il y a de quoi être choqué, indigné, voire scandalisé. André Malraux, écrivain, ministre des Affaires culturelles de 1958 à 1968, déclarait que « la culture est l’héritage de la noblesse du monde ». Il doit, à n’en pas douter, se retourner dans sa tombe.

Madame Bachelot, ex-ministre de la Santé, lorsque Nicolas Sarkozy était au pouvoir, avait quitté la scène politique en 2012 en jurant haut et fort que jamais elle n’y reviendrait. La porosité entre les milieux politiques et les sphères médiatiques ne date pas d’hier. Elle s’était reconvertie comme animatrice dans des talk-shows radiophoniques ou télévisuels où elle excellait dans la pratique du clash, ce genre oratoire dérivé de la dispute qui n’a conservé de la joute verbale que la dimension polémique. Les réseaux sociaux n’ont pas manqué de lui rappeler ses promesses maintes fois réitérées de mettre un terme à sa carrière politique. Qu’à cela ne tienne, elle parade à présent dans le mythique bureau du ministère de la Culture dont les fenêtres surplombent la cour d’honneur du Palais-Royal. Elle semblerait dorénavant pressée de faire oublier ses prestations médiatiques, au goût parfois tout à fait discutable, les rires gras et les pantalonnades sur C8, RMC, ou encore sur RTL dans Les Grosses Têtes.

« Nul ne peut dire que je sers mes intérêts en acceptant ce poste dans un contexte aussi terrible ; je perds tout de même la moitié de mes revenus dans cette affaire », a-t‑elle affirmé un peu crûment au cours d’une interview accordée le 13 juillet 2020 au Journal du Dimanche. Faut-il rappeler que la rémunération d’un ministre est de 10 135 € par mois auxquels il convient d’ajouter 12 500 € par mois de frais de représentation ? Les intermittents du spectacle qui vivent dans la précarité apprécieront.

Aimer l’opéra ne constitue pas en soi une qualité suffisante pour se voir confier la charge du ministère de la Culture. Cela dépasse l’entendement et relève d’une stratégie où l’on privilégie la kakistocratie*. Son prédécesseur au ministère de la Culture avait été surnommé par les artistes eux-mêmes, « ministre de l’inculture ». Qu’en sera-t-il de Madame Bachelot ? Espérons qu’elle exprimera envers ces derniers moins de mépris que celui qu’elle a témoigné à l’endroit des médecins lors de son passage au ministère de la Santé.

La nouvelle ministre de la Culture a confié avoir d’abord refusé d’entrer au gouvernement avant que Jean Castex ne lui propose la rue de Valois, proposition qu’elle a acceptée considérant qu’il s’agissait « d’une opportunité incroyable à saisir dans les circonstances actuelles » et que le Premier ministre « l’avait fait craquer… »

Alvaro :
A quell’ accento piu non poss’ io resistere…
À cet accent, je ne peux plus résister…

Giuseppe Verdi, La forza del destino, acte IV

I’m a poor lonesome doctor…

 

*kakistocratie : de kakistos, superlatif de kakós (« mauvais »), avec le suffixe -cratie (« gouvernement »).

7 réponses
  1. POMPERMEIER dit :

    Quel scandale de voir ce qui se passe au gouvernement. On prend les mêmes & on recommence avec quelques retouches pour les clowns.
    Pauvre culture!
    Bravo à notre poor lonesome doctor.

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  2. Fabien SALVI dit :

    Bonjour,
    Merci de faire savoir au Docteur Jacques Fabrizi que je partage complètement le contenu de son texte ci-dessus et que, de plus, ça me fait infiniment plaisir de le voir prendre ce positionnement.
    Fabien Salvi

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  3. SPILLMANN Philippe dit :

    Je me demandais où tu nous emmènerais au bout des 3 1ers paragraphes, et puis est arrivé Pablo Casals, et enfin Roselyne Bachelot… Décidément,il y a ceux qui “jouent du violon” (ou du pipeau) , et ceux qui jouent du violoncelle.

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  4. Feriel Hamadi dit :

    Bonjour Jacques,
    Oui en effet, une vrai mascarade ce gouvernement, pauvre France..
    Tes textes sont criants de vérité, une vrai bouffée d’oxygène!
    Merci!
    Feriel

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  5. Martine ETIENNE BERTOZZI dit :

    Merci pour cette chronique qui touche du doigt comment cet individu qui nous sert de Président nous prend pour des cons! on le savait déjà mais c’est mieux en l’écrivant! La musique on la connait! ce n’est pas du Pablo Casals ou de l’Opéra! c’est la rengaine de l’économie de marché et de la rentabilité, la catastrophe économique qui nous menace et qu’on n’a rien compris parce qu’on ne veut pas de la 5G! Ben oui quoi, les riches qui ont mis l’autre à l’Elysée ne sont pas là pour être solidaires, faut pas qu’ils perdent un kopek, au contraire, ils doivent continuer à gagner sinon ça ruisselle plus! mdr!!

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  6. bugada christian dit :

    Merci pour ce Billet,
    encore une fois par sa lecture, je réalise “qu’il n’y rien de neuf sous le soleil” ,
    « le changement dans la continuité » j aime bien ce slogan de Georges Pompidou, qui résume bien ce que nous vivons !!!!
    merci Monsieur Fabrizi Jacques pour ces lettres (Billet) Que J’attends avec impatience!!! à quant la prochaine!! quel sera le sujet!!
    Petite suggestion:
    il y aura t’il un jour un recueil écrit, de tous ces Billets?
    merci
    bonne journée
    Christian

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